‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 340 sur 914 · CM · texte numérisé non relu

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Lul donner du relûche , entretenir sa flamme

Qui de sa jeune ardeur m'échauffe encore l'ame. Je veux faire des vers qui ne solent pas contraints, Promener mon esprit par de petits desseins, Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise. Médlier à loisir, rêver tout à mon ‘ise,

Employer tou'e une heure à me mirer dans l'eau, Ouir comme en songeant la fuite d'un ruisseau, Écrire dans les bols, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire.

Après m'être égayé par cette douce erreur,

Je veux qu'un grand dessein échauffe ma furcur, Qu'une œuvre de dix ans me tiennr à la contrainte De quelque beau poëme où vous serez dépelnte : Là , si mes volontés ne manquent de pouvoir, J'aurai blen de la peine en ce plaisant devoir.

En st haute entreprise où mon esprit s'engage,

1 faudrait inventer quelque nouveau langage, Prendre un esprit nouveau, penser et dire micut Que u'ont jamais pensé les hommes et les dieux.

On trouve fréquemment de pareils vers et de beaucoup plus beaax encore dans les élégies de Théophile, qui, du reste, se montre assez souvent, comme Montaigne, infdèle à ses titres; car ses élégies, au lieu de retracer presque toujours les peines ou les plaisirs de l'amour, ou les plaintes de la douleur, sont des portraits de mœurs et même des satires, oa tout au moins des épitres, dans le sens de celles d'Horace, et quelquefois l'expression de la pensée est pleine de sens et d'énergie :

L'esclave patient n’est qu'à demi dompté

S'il veut à sa contrainte unir sa volonté.

Le sauglier enragé, qui d'une dent pointue

Dans sun gosier sanglant mord l'épleu qui le tue, Se nuit pour se défendre , et d'un aveugle effort Se travalile lui-même et se donne la mort:

Alosi l'homme souvent s'ubstiue à se détruire, Et de sa propre mala il prend pelne à se nuire. Celut qui de nature et de l'amour des cieux Entrant en la lumière est nè moins vicieux, Lorsque plus sa nature aux vertus le couvie,

li fo. ce sa nature et fait toute autre vie, Imi.ateurs d'autrui ne suit plus ses humeurs, S'égare par plaisir dus traits des bonues mœurs, S'il est né libéral, au discours d'un avare

Il tâchera d'é'elndre une vertu si rare;

Si son esprit est haut , fl le veut faire bas:

S'il est propre à l'étude fl parle de combats.

Je crois que les destins ne font venir personne En l'état des mortels qui n'ait l'ame assez boune, Mais on le vient corrompre : et le céleste feu

Qui luit à la raison ne nous dure que peu:

Car L'imitation rompt notre bonne trame,

£t toujours chez autrui fatt demeurer notre ame. Je pense que chacun auralt assez d'esprit Sulvant le libre iraln que nature prescrit.

A qui ne sait farder ni son cœur ul sa face, L'impertinence même a souveut bonne grace :

Qui sulvra son génie et gardera sa fui,

Pour vivre bleu heureux, li vivra comme moi.

C’est là de l’Horace , du Montaigne et du Régnicr à la fois. Malherbe n'aura jamais ni pensé ui écrit de cette manière. On ne sait pas comment Boileau, qui avait tant de sens, a pu méconnaitre de pareilles beautés, qui ne seraient nullement déplacées dans Molière.

Quant aux élégies érotiques de Théophile, proprement dites, leur lecture inspire quelque ennui, parce les sentiments y manquent de vérilé , parce que l'expression n’a point assez de naturel; mais on pourrait citer toutefois un

assez grand nombre de passages où l'heureux naturel de Théojhile se retrouve tout entier. Faites Théophile contemporain de Parny, et il pourra rivaliser avec ce poëte si tendre et si vrai.

Théophile, étant d'ane humeur débonnaire, incapable de haine , facile au pardon et porté à l’indulgence envers ses semblables, ne pouvait enfanter des satires étincelantes de verve et de colère, comme Juvénal ; et quoiqu'il eût de l'esprit, il ne possédait pas l'enjouement d'Horace pour assaisonner Îa raison avec la plaisanterie ; mais son esprit observateur et judicieux, l'amour du vrai et la connaissance du cœur hamain se font remarquer dans ce que le puëte appelle improprement des satires. Cependant le portrait de Concini , de cet enfant de la fortaue , qui était devenu le plus insolent des favoris, prouve que Théophile aurait pa ressembler davantage à Régnier. Les épigrammes de Théophile sont, ainsi que ses satires, un mets d'une saveur trop douce, et qu'on a trap souvent oublié de relever avec du sel. Au reste, Théophile, dans une ode à M. de Lozière , a pris soin de nous expliquer les raisons qui s'opposaieut à ce qu'il fût vraiment un poëte salirique :

Mais jamais encore l'envie D'ecrire un Pasquin ne me prit, Et tout le soin de mon esprit Ne tend qu’à l'aise de ma vie:

J'aime mieux ne dire mot

Du plus infâme et du plus sot, Et me suuver dans lesllence, Que d'exposer mal à propos

A l'effort d'uue vlolcnce

Ma renoninée et mon repos:

La tragédie de Pyrame et de Thisbé , qui fit jadis fureur à la cour, n'est plus guère counue que par ces deux vers que Boileau a cités comme ua exemple frappant du ridicule de ces pensées trop à la mode, avant que Molière et lui eussent corrigé la cour et la ville :

Ab! voici le poignard qui du sang de son malire S'est soulilé lächement. Ll eu rougit, le traitro.

A la vérité, auprès de ces méchants vers, Ceux qui échauffent la bile da misanthrope sont choses exquises ; mais, bien que la tragédie de Théophile offre beaucoup de traits pareils, Boileau aurait dû reconnaître et dire que Pyrame et Thisbé renferme des tirades remarquables par le pathétique des sentiments, par l'énergie et même par la grâce de l'expression. Quand on se dévoue au métier consciencicux de la critique, on contracte l'obligation d'aller, comme Virgile, déterrer de l'or dans le fumier d'Ennius. Et encore faut-il ajouter que Théophile est plus qu'Ennius,

Théophile a un mérite rare parmi les poêtes de profcssion : il réussissait dans la prose. Ses Apologies, sa Lettre à Balzac, la préface de la seconde partie de ses œuvres, sont comparables à ce qu’on avait écrit de mieux dans son temps. On y rencontre des tournures et des formes de discussion que Pascal s'est rappelées en composant ses immortelles Prorinciales. Certes un homme de cette espérance ne mérite ni un injurieux oubli, ni une censure qui le ravale au rang des méchants écrivains. N'oublions

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