‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 36 sur 914 · RE RS PRÉFACE · texte numérisé non relu

RE RS PRÉFACE

hommes qu'on pourrait appeler les poëtes de profession. En effet , tandis que ceux-ci , en général ,et Voltaire à leur tête, n’osaient, jusque dans leurs plus grandes témérités, perdre de vue les modèles grecs et romains et l’école poétique du dix-septième siècle , les autres marchaient à des conquêtes dans le domaine des lettres, et agrandissaient notre idiome, devenu plus libre, plus indépendant, plus pittoresque et plus passionné entre leurs mains. Incapables d'atteindre à ces sommités littéraires, quelques écrivains du même temps affaiblissaient la langue, à force de la polir, et lui ôtaient, par la recherche d'une extrême élégance, ce qui lui restait d’abandon et de naïveté.

La révolution de 1789, qui changea tout en France , en élevant le présent sur les ruines du passé, ne fit qu'exciter l'audace de la prose, et en l’affranchissant de toute contrainte, aux dépens des règles sévères du goût, lui fournit cependant de hautes inspirations et des mouvements quelquefois sublimes ;"mais, par une, contradiction inexplicable peut-être , cette même révolution laissait la poésie suivre les sentiers tracés par les anciens et par Corneille, Racine, Boileau et Voltaire , imitateurs plus ou moins hardis dans les larcins mélés à leurs créations originales. Ainsi Chénier, l’émule de Lebrun , mais moins aventureux, ne perdait pas de vue les traces de Malherbe et de Rousseau; ainsi Ducis, adopté par Talma qui lui procura une résurrection littéraire au théâtre, soumettait aux formes de la tragédie ancienne et moderne jusqu'aux emprunts qu’il faisait au génie indompté de Shakespeare ; ainsi Arnaud, dans ses Vénitiens; Legouvé, dans Épicharis et Néron, dans la Mort d’Abel, et même dans /a Mort de Henri IV, sujet tout moderne ; ainsi Marie- Joseph Chénier, dans tous ses drames et particulièrement dans son Tibère, qui fut, comme style, un merveilleux progrès dû tout entier à de fortes études sur Tacite et sur Racine ; ainsi, enfin, Lemercier , qui grandissait sous les ailes de Ducis et de Lebrun, imitaient la composition, l'ordonnance, la forme et, autant qu'ils le pouvaient, la manière d'écrire des modèles consacrés par l’estime publique. Depuis , Baour-Lormian, dans Joseph et dans Mahomet II; Raynouard, dans ses Templiers; Jouy, dans son heureux Sylla, ne s’écartèrent point de ces exemples. Le

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seul Lemercier, entraîné par l'indépendance de l'esprit , et doué d’un vrai génie, tentait, à ses risques et périls, des innovations , les unes cou: ronnées par un brillant succès, les autres expiées par des revers. Ce jeune auteur ouvrait de loin la route à une nouvelle école qui ne se souviendra pas de son père. Cependant Fabre d’Églantine imposait un langage incorrect, mais énergique, à la comédie , que son rival, Colin d’Harleville, rappelait quelquefois à l’élégante pureté de Térence , tandis qu’Andrieux ressuscitait, dans Les Étourdis, le style et Ja gaieté de Regnard. Alexandre Duval et Picard, leurs successeurs, écriront moins bien en vers ; mais l’un trouvera de nouvelles sources d’intérêt, et l’autre sera plus franchement comique. Étienne, leur contemporain et le nôtre, réunira , dans un bel ouvrage , le mérite de la composition, la vérité des mœurs et le ton de la bonne comédie. Avant ce temps, c’est-à-dire sous le règne du directoire, Chénier, excité par des passions politiques et par le désir de venger de longues injures, avait donné un grand éclat à la satire, dans l’épître sur la Calomnie. Si ce poëte eùt mieux connu son génie et préféré le genre de Boileau et de Gilbert à l’art dramatique , pour lequel la nature ne lui avait pas fait les dons supérieurs , il serait peut-être au premier rang. Lebrun tenait alors le sceptre de l'épigramme ; et si l’on pouvait souvent lui appliquer ce trait malin : « Un sot qu'il vise est mort , » parfois aussi il recevait de ses victimes de profondes blessures. Sur le théâtre de Gluck et de Sacchini, Jouy obtenait un succès dramatique et littéraire par la Vestale, aussi heureuse que l’Œdipe à Colonne de Guillard. Moins pompeux , mais plus national, le théâtre de Favart et de Grétry voyait Etienne et Duval conquérir la faveur publique par des ouvrages pleins de l’esprit français.

Cette époque avait produit André Chénier, jeune poëte de la plus belle espérance, et qui présentait un singulier phénomène. Formé à l’école des Grecs il essayait d’en reproduire la naïveté, la grâce et la pureté ; et, dans le même temps ; conduit par les conseils de Lebrun , il altérait sa manière antique par des hardiesses malheureuses, des compositions sans vérité , ainsi que par un néologisme quelquefois barbare. Peut-être ce beau talent se fût-il égaré dans la route dan-

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