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tragédies françaises par le sujet et par les senti- |
ments. La raison et le goût s'indignent aujourd’hui de la prééminence qu'une erreur de l'opinion et une intrigue de cour voulurent décerner à Crébillon sur Voltaire; mais, plus sombre, plus tragique , Crébillon eclate quelquefois par des coups de tonnerre qui nous font pälir au-dedans de nous-mêmes. Voltaire l'emporte de beaucoup sur l’auteur de Zeénobie par la correction et l'éclat du style, néanmoins la prose se glisse trop souvent dans sa poésie, sans couleur, sans images, et dénuée même du mérite de la richesse de la rime. Payons ici un nouveau tribut d'éloges à la conscience du travail dans les éeri-
* vains du dix-septième siècle. Si Voltaire , formé
à leur école, avait eu, au même degré que ses maitres , cette première qualité , je dirais presque cette première vertu de l'écrivain, celui qui a écrit la scène de Mahomet avec Zopire, celui qui, dans /a Mort de César et dans Brutus, unit à la vigueur de Corneille la sévère élégance de Racine dans Brilannicus; celui qui étincelle quelquefois de beautés sublimes dans la Henriade, serait toujours, et partout , un grand poëte. Il l'est du moins dans l'épopée héroi-comique , où son génie, son caractère et sa philosophie , plus libres, étincellent de verve, et de gaieté satirique.
Il n’y eut pas un poëte parmi la foule des rimeurs qui bourdonnaient autour de Voltaire, comme des moucherons dans un rayon de s0leil. Le malin vieillard donnait à tous ces éphémères de la littérature des brevets d'immortalité qui ne vivront que parce qu'il les a signés. La Harpe ne doit pas être confondu avec eux; cependant, quoique fils adoptif du patriarche de Ferney ct l'objet de toutes ses complaisances, il multipliait les tragédies, sans pouvoir soutenir le parallèle avec Guÿmon de Latouche , qui nous a donné une /phigenie en Tauride remarquable par l'énergie dramatique, ni avec Saurin, l'auteur de Spartacus, dont Voltaire disait que les vers étaient frappés sur l’enclume de Corneille ; La Harpe, avec sa correction et sa froideur, ne balançait pas même l’Hypermenestre de Lemierre , qui avait reçu du moins quelques dons de la muse du théâtre. Mais un génie inculte et sauvage, formé par Eschyle et Shakespeare, vint disputer la scène à l’auteur de Zaïre , déjà un moment détrôné par du Belloy, poëte médiocre,
mais très-bon citoyen, qui avait donné un accès de patriotisme à la cour de Louis XV, et enthousiasmé les Parisiens pour Eustache de Saint- Pierre et ses compagnons. Ducis a sans doute beaucoup de défauts : la raison lui manque , il compose mal , il écrit avec incorrection ; mais il est sublime dans les choses pathétiques, et tire de ses entrailles des accents qui ne sont ni dans Sophocle, ni dans Corneille, ni dans Racine, ni dans Voltaire, ni dans Shakespeare, l’Eschyle et le Dante de la tragédie anglaise.
La poésie lyrique, qui vit essentiellement des inspirations du patriotisme , quoiqu'elle ait aussi droit de conquête sur les grandes choses de tous les temps et de tous les lieux, et que son enthousiasme s'élève jusqu’à la contemplation de l’univers et aux louanges de son auteur ; la poésie lyrique, qui manque à la couronne de Voltaire, produisait, sous les yeux du philosophe de Ferney, Lebrun, auteur d’une ode , quelquefois sublime, à Buffon. Les ailes du jeune rival de Pindare croissent , et nous le verrons planer, avec une ambitieuse audace, au-dessus de Malherbe et quelquefois au-dessus de Rousseau, pour lequel Lefranc de Pompignan, d'ailleurs homme très-distingué, malgré les sarcasmes de Voltaire, mania une seule fois, avec un rare bonheur, la lyre de Simonide.
Un genre que les anciens avaient perfectionné, auquel Hésiode, Lucrèce , Virgile, Horace, Boileau et Pope avaient consacré leur talent, le genre didactique et descriptif, fut remis en honneur et jouit d'une vogue extraordinaire, dans cet âge de raisonnement et d'abstraction. Racine le fils, souvent digne de son illustre père; Saint-Lambert, qui eut de bonnes fortunes en poésie; Lemierre, quelquefois saisi par le génie de l'inspiration, s’y essayèrent avant Delille, qui les éclipsa tous. La traduction des Géorgiques nous avait promis un disciple de Virgile ; le poëme des Jardins, celui de l'Zmagination, nous donnèrent un rival heureux de Pope et de Thompson. Delille fut l’anneau brillant qui réunit deux époques : en lui, comme en un foyer lumineux, se concentrent les rayons poétiques des derniers jours du dix-huitième siècle et des premiers du dix-neuvième. A côté de Delille, on vit apparaître dans Mailfilâtre, un poëte à la fois antique et moderne, dont le front,
jeune encore , était éclairé par un reflet de la gloire de Virgile et d'Ovide.
Le dix-huitième siècle, essentiellement novateur en fait de gouvernement , de religion, de philosphie , ce siècle qui récusait toutes les autorités du passé , qui refaisait à son gré toutes les réputations du monde, se contentait de suivre, en poésie, les principes de l’école de Malherbe et de Boileau, malgré les protestations de Marmontel. Le seul Lebrun, quoique fidèle au culte des anciens et aux exemples de nos deux lyriques , s’élancait dans des routes nouvelles, au risque de tomber, comme les imitateurs du poëte thébain, qu’'Horace lui-même menace du sort d’Icare. 11 tomba plus d’une fois, maisil ne mourut pas de ses chutes, et quelquefois il se vengea de ses revers par des ascensions heureuses. Lebrun a plus d’une fois égaré ceux qui l'ont trop écouté ; il avait le commerce contagieux et le conseil perfide; mais il était en même temps trèspropre à inspirer une généreuse audace. Delille, son rival de gloire contemporaine, enrichissait notre poésie par une foule de tours nouveaux, de mots auxquels il donnait des lettres de noblesse, et faisait , avec autant de goût que d’a-
dresse , de riches présents à cette gueuse fière ,
dont il faut ménager l’orgueil en lui donnant l’aumône. Delille et Lebrun ont ce trait de ressemblance, que leur pays occupe une grande place dans leurs vers, et que tous deux sont remplis des souvenirs du passé comme des renommées de leur temps. Lebrun a chanté Corneille, Buffon et Voltaire; Delille a payé un magnifique tribut d'éloges à Voltaire, à Rousseau, comme à Racine et à La Fontaine , à Homère et à Virgile, comme à Buffon et à Cuvier. Dans le même temps, Parny , moins brillant de couleur, moins riche de poésie, mais plus tendre et plus touchant, vint prêter au sentiment de l’amour des accents pleins de mélodie.
Au reste, malgré Voltaire, malgré Delille et Lebrun , les plus grands poëtes de l’époque étaient des prosateurs. Buffon, Bernardin de Saint-Pierre, et surtout J.-J. Rousseau , riches de tous les trésors de la pensée et de l'expression, faisaient souvent pâlir par leur magnificence les écrivains qui prétendaient parler exclusivement la langue des muses ou celle des dieux, suivant l'expression consacrée. Les prosateurs avaient même un avantage remarquable sur les