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L'ange sc hâte d'obéir ; mais le poëte déploie un excès de luxe poétique pour lui donner une forme corporelle et divine. 11 arrive enfin, remplit son message. etremonte vers les cieux, où le corps qu'il a revêtu se dissipe comme un léger nuage. L'ange y à de la p:ésie, mais pas toujours dn goût dans cette peinture. Le poêle raconte ensuite qu'Alaric, après avoir promis la plus prompte obéissance à l'envoyé céleste. se sent arrêté par son ardent amour pour la belle Amalsonthe ; mais bientôt la pa-sion de la gloire, et surtout le respect pour les ordres du maître des rois, l'emportent dans le cœur du conquérant religieux ; il s'écrie :
Quel orage s'ément en ma triste pensée ?
Quelle audace est la tienne? à mon äme insensée, Contre l'ordre du Ciel j'ose délibérer,
Et contre mon devoir on m'entend murmurer!
Le Dieu de l'univers n’appelle au hord du Tibre", Et je parle aujourd'hui comme si j'étois libre!
Et je parle aujourd'hui comme si tous les rois Pouvoient rien opposer à ses divines lois !
Quoi! j'entendrai parler la sagesse éternelle,
Qui voit dans l'avenir la vérité fidelle,
Qui sait ce que j'isnore, et de qui l'équité
Me sauroit bien punir de ma témérité ;
Et ma raison aveugle et ma raison fautire
Contre l'ordre du Ciel voudra que je la suive!
Combattu par l'amour, mais poussé par la gloire, Alaric prend enfin une noble détermination :
Il suit aveuglément l'ordonnance divine,
J1 la suit avec foi, et sans plus murmurer;
Mais il ne la suit pas pourtant sans soupirer. Comme on voit quelquefois qu'après un grand orage, La mer paroit tranquille , et fait cesser sa rage, Mais non pas tellement que l'œil des matelots
Ne reconnoisse encore quelque fureur aux flots ;
tère de grandeur ; les deux derniers vers sont tels que Racine tes aurait faits, en s'appliquant à conserver le carac'ère de la Bible.
Il faut ici faire une observation essentielle : dans le quatrième livre de l'Éncide, dont Scudéry a tiré sa fiction, les reproches de Jupiter, quoique singulièrement ménagé*, font ressortir, au détriment du pote et du héros, l'impardounable faute d'Énée, qui cède à une passion de la jeunesse et à l'empire d'une femme, lui dans la maturité de l'âge, lui l'ancien compagnon d'Hector, lui chargé par les dienx de la mission sublime de conserver une religion, de ressusciter un peuple et de fonder l'empire romain : Si en évitant de toinber dans cette faute, Scudéry en avait eu le sentiment il n'aurait pas prèté à son Alaric cet amour romanesque qui déshonore ce graud caractère, en violant l'histoire.
4 Alaric répondit à un ermite qui, votilant le détourner d'entrer dans Rome, le menacait de la colère du Ciel : « Je sens en moi quelque chose qui me porte à détruire Rome. »
Te] paroït d'Alaric l'incertaine pensée,
Et l'on y voit encor la tempête passée.
JT partira sans doute, il fera son devoir ;
Mais partir sans douleur n'est pas en son pouvoir‘.
Alaric, résolu à partir, assemble le sénat , et lui parle en ces terines :
Illustres sénateurs, troupe sage et fidèle,
Qui m'aidez à porter le fardeau de l'état,
Qui donnez à mon règne et la force et l'éclat, Prètez à mes discours une oreille attentive; Allumez dans vos cœurs une ardeur noble et vive, Et préparez vos bras au plus hardi dessein
Que l'amour de la gloire ait fait naître en un sein. Ce que j'ai dans l'esprit est au-dessus de l'homme ; Tout autre trembleroit au seul penser de Rome; Mais l'objet de sa crainte est l'objet de mes vœux. Vous le dirai-je enfin ? c'est Rome à qui j'en veux; Rome de qui l'orgueil tyrannise la terre,
Rome qui sur nos bords osa porter la guerre ;
O souvenir honteux de tant d'affronts soufferts ! Rome qui nous vainquit et qui nous mit aux fers. De la honte des Goths allons tirer vengeance; Allons et renversons sa superbe puissance;
Des tyrans de la terre allons courber le front,
Et venger l'univers en vengeant notre affront. Mais vous dirai-je tout , et qui nous favorise? C'est Dieu seul qui m'engage à ma haute entreprise.
Un ange m'est venu (j'en atteste les cieux) Commander de pariir et de quitter ces lieux.
À la grandeur des Goths ne mettons point d'obstacle. Et marchons à la voix de ce divin oracle ’ ;
Allons en Itaie, où l'honneur nous attend ;
La gloire est le seul but où tout grand cœur prétend.
‘ Il y a plus d'une faute dans ce morcean . où j'ai fait plusieurs coupures, afin de ne pas citer inutilement de mauvaises choses; mals. outre de beaux vers, outre une comparaison juste et poétique, Alaric sc présente à nous sous un aspect blen plus favorable que l'Enée de Virgile, dans la même situation. Le prince des Goths parle comme devrait le faire le prince des Troyens. Au lieu de manifester les sentiments d'un cœur profondément religienx et passionné pour la gloire, Énée demeure interdit devant Mercure, sent ses cheveux se dresser d'horreur sur sa tête, el sa voix arrêtée dans sa gorge : il brûle tout à coup de quitter Carthage, et cependant il roule d'incertitude en incertitude, ne sachant comment aborder l'infortunée Didon , et lui annoncer l'ordre de Jupiter.
: A Dieu ne plaise que je mette ce discours en parallèle avec celui de Mithridate, confiant à ses fils sa résolution de renverser Rome , et de suivre, dans l'exécution de ce grand dessein, lex exemples des Gaulois et d'Annibal; mais si quelques-uns des vers de Scudéry ne se trouvaient pas indignes d'entrer dans l'admirable allocution de Racine. n'y aurait-il pas ici quelque honneur pour le chantre d'Alaric ?
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Le sénat, troublé au scul nom de Rome, garde le silence. L'évèque d'Upsal le rompt le premier, et, s'adressant au roi:
Vous dites que le Ciel autorise vos armes, Qu'il demande du sang, qu'il demande des larmes, Qu'un ange vous a dit que Rome va périr,
Et que c'est votre bras qui la doit conquérir. Prince, pensez à vous en pensant à la gloire; Craignez votre défaite en cherchant la victoire ; Et malgré les conseils de cette vision,
Craignez d'être trompé par uneillusion.
Connoissez le démon et sa malice entière :
Cet ange de ténèbre en ange de lumière
S'est changé mille fois pour perdre les mortels, Et pour leur insjirer des desseins criminels.
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Scudéry a placé dans le troisième chant de son préme une Île enchantée, qui rappelle tour à tour les jardins d'Armide et le paradis terrestre de Milton. L'auteur prodigue ici les ornements et les fleurs sans aucune mesure ; mais il fait preuve d'imagination, et quelquefois, même en imitant, il crée avec quelque bonheur. Assez souvent encore de beaux vers sortent tout faits de sa verve facile ; il dit, par exemple, au sujet de l'île, transformée par un enchanteur :
Tout y paroît riant, tout y paroît fertile,
Et de brouillards épais environnant cette île, Et de flots en colère enfermant ces rochers, Il en ôte la vue et l’abord aux nochers.
Dans un autre passage du même chant, on sent qne Scudéry, ayant écouté le ramage des oiseaux, s'est appliqué à rendre les diverses impressions qu'a faites sur lui cette musique naturelle, doat tout notre art serait impuissant à rendre les divers effets.
L'un fait retentir l'air d'une prompte cadence; L'autre en sons languissants interrompt le silence; L'autre élève sa voix par des accents aigus; L'autre abaisse sa voix, qu'on n'entend presque plus: L'un suspend l'harmonie , et puis la précipite, Passant d'un ton fort grave à la fugue rapide"; Quelquefois le concert se tait, fait une pose,
Et semble méditer le beau chant qu'il compose;
Et puis par mille voix qui montent jusqu'aux cieux, Ils remplissent tout l'air de sons mélodieux.
Le savant rossignol quelquefois les fait taire,
Et fait seul un réritque lui seul peut bien faire;
Ïl soupire, il gémit , il éclate, il se plaint,
Il se coupe , il se tait, il s'emporte, il se feint,
Et ce cliantre divin, en sa voix seule assemble Plus detons et plus d'art qu'ils n'en ont tous ensemble.
1 Ces deux mots ne rimeut pas du lout.
Cette description. qui rappelle les deux morceaux de Guéneau de Montbelliard et de Buffon, contenus dans les piges 621 et 622 de notre premier volume, ne manque pas de vérité d'observation ; elle serait devenue un morceau fort agréable, si l'auteur eût cherché à obtenir par le travail le mérite d'une élégance continne.
Voici d'assez jolis vers, dans la fable d'Europe, que Scudéry a imitée de Moschus :
Europe, que l'on voit dans ces vertes campagnes, Semble montrer du doist à ses chères compagnes, Couché devant ses pieds , un superbe taureau, Aussi doux qu'il est fort, aussi fier qu'il est beau. Son poil est blanc et noir , et ses taches égales Laissent aux deux couleurs de justes intervalles : L'une relève l'autre, et d'un hasard heureux Résulte la beauté du mélange des deux.
J1 courbe, en se baissant jusqu'à toucher les herbes, Le superbe croissant de ses cornes superbes ".
La peinture de Mars et Vénus réunis dans ce lieu d'enchantements offre anssi d'heureux détails. Plus loin et dans d'antres tableaux Scudéry a semé les riches couleurs de la poésie ; et s’il offense le goft par des iinagrs forcées ou par des expressions mal choisies, il prouve aussi que la nature ne lui avait pas refusé certains dons du poête.
On lit, au chant quatrième , dans une harangue de l'évêque d'Upsal aux Goths, afiligés de l'absence d'Alaric , qu'ils croient perdu , et qu'un magicien a transporté dans l'ile enchantée :
Un autre ambitieux médite des conquêtes ; Croit déjà voir un char et des couronnes prêtes, Croit déjà voir des rois à ce char enchainés,
Par lui superbement en triomphe menés;
1 Voyez l'idylle de Moschus qui a pour titre l'En/cvement d'Europe ; la vingt - troisième ode du livre 11I d'Horace, sur le mème sujet , ode dans laquelle on trouve, avec des traits d'un art exquis, des fautes contre la vérité peu communes dans ce poëte ami du bon sens avant tout. On trouve aussi cette fable agréablement racontée par Ovide , et assez heureusement traduite par Saint-Ange :
Amour et majesté vont rarement ensemble.
Ce dieu, père des dieux, devant qui le ciel tremble, Dont la malin flamboyonte étincelle d'éclairs, Oubliant ce baut rang de roi de l'univers,
D'uao taureau qui mugit emprunte la figure.
Parmi ceux d'Agénor Il foule la verdure,
Et semble avec orguell promener sa beauté.
L'albâtre ébloulssant de son poil argenté
Efface la blancheur de la neige épurée
Que le pted des passants n'a pas mème effleurée. Son fanon à longs plis flotte sur ses grnoux :
Le plus beau des taureaux, !l en est le plus doux. Ses cornes sur son front se courbent avec grâce; Son regard est paisible ct n'e rien qui menace. Europe avance, hésite, approche de plus près; Elle a:lmire son front où respire la palx,
Et de son poli st doux la nelge ébloui:sante:
Elle cuelile des fleura que sa main lui presente. De ces soins en secret le dieu s'enorgucillit :
1 baise avec les fleurs l1 malin qui les cuelllit.…, Tantôt sur l'herbe tendre il bondit mollement; Sur l'arène , tantôt, couché nonchalamment ,
li présente son dos à la main délicate
Qui, moins timide alors, le caresse et le flatte;
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Mais dans les vains projets de sa gloire future, Un regard seulement change son aventure:
Un regard seulement du terrestre moteur Renverse le triomphe et le triomphateur.
Plus loin, je trouve cette belle apostrophe du magicien, vaincu dans tous ses prestiges :
Quoi ! dit-il, faible enfer , démons trop impuissants , Démons à mon savoir en vain obéissants ;
Esprits qui vous vantez de renverser la terre, D'arrèter le soleil de former le tonnerre, D'ébranler l'univers jusqu'à son fondement,
Et d'en troubler tout l'ordre assez facilement: Fantômes orgueilleux, votre erreur m'est connue : Puissance de l'enfer, qu'êtes-vous devenue ?
Que deviens-je moi-même, et quel est le vouloir Qui brave insolemment l'enfer et mon pouvoir * ?
Opposons à ce passage, écrit d'un style si ferme . et que Corneille n'égale pas toujours dans le mème sujet‘, cette apostrophe du prélat d'Upsal, qui arrache le héros à de nouveaux piéges de l'eufer.
Esprits, dit-il alors, dont l'injuste pouvoir
Éloigne les mortels de leur juste devoir ,
Et qui, pour les tromper, joignez à l'artifice
La haine industrieuse et la noire malice,
Anges précipités, démons pernicieux ,
Ennemis déclarés de la terre et des cieux,
Fuyez, ne régnez plus sur cette âme si grande : C’est au nom du Très-Haut que je vous le commande.