‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 424 sur 914 · LA VIERGE DEVANT SON FILS · texte numérisé non relu

LA VIERGE DEVANT SON FILS

Co cependant , l'amante infortunée, Du céleste secours n'est pas abandonnée.

La Vierge qui conçut, qui des vierges a soin, La regarde du ciel, en ce pressant besoin; Et, voulant réprimer des enfers l'insolence, De son fils va pour elle implorer l'assistance.

Près du Père éternel, brillant de majesté,

De son Verbe divin la sainte humanité,

De la mort, des enfers, des ans victorieuse,

Sur son trône, à sa droite, éclatoit glorieuse.

Des anges les neuf chœurs, par leurs divins concerts, Chantoiïent ses longs tourments, pour le monde soufferts, Et du sacré tombeau sa sortie étonnante,

Et vers le ciel ouvert sa route triomphante.

Les prophètes zélés , de la loi défenseurs, Patriarches, martyrs, apôtres , confesseurs,

Des solitaires saints les âmes si pieuses,

Et les vierges sans tache, aux voir délicieuses, Répétoient à l'envi ces chants mélodieux,

Et d'échos infinis remplissoient tous les cieux *. Quand la mère de Dieu, d'étoiles couronnée , Parut devant son fils, humblement prosternée , Tous ces chœurs différents des esprits bienheureux Réprimèrent soudain leurs accents amoureux.

Le silence partout régna dans l'empirée,

Pour entendre les mots de sa bouche sacrée.

La Vierge demande au Christ, au nom de sa sainte religion , de protéger Clotilde contre les piéges et les complots de l'enfer.

« En vain, répond Jésus, les hommes criminels S'efforcent de troubler les ordres éternels ;

+ Cette belle expression appartient au seul Desmarets.

3 Voici comment Milton, au livre VIL de son admirable poëme , décrit le trône de Dieu ( nous empruntons la traduction de Delilie ) :

Enfin le Fils de Dieu parvient au mont sacré,

Qui , de foudres , d’éclairs et d'ombres entouré, Et portant jusqu'aux cieux sa cime inviolable, Est du trône de Dieu la base inébranlable.

A côté du Très-llaut le Verbe s'est assis :

Le Père en ses iravaux accompagnait son Fils. Privilège divin de la toute-puissance :

Seul 11 rempiit l'espace , et tout sent sa présence. Durant le jour entler l'orgue majestueux,

Les fils retentissants, le luth voluptueux,

La volx mélodieuse à ja cithare unle,

Ensemble répandant un torrent d'harmonie, Tantôt résonnalent seuls et tantôt tour à tour. Des fleurs jonchent au loin le céleste séjour, L'cucens fume, et, porté vers la montagne sainte, D'un nuage odorant en a voilé l'enceinte.

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En vain s'arme l'enfer contre la loi suprême !

Par Clotilde Clovis obtiendra ke baptême.

Je veux que le troupeau, sous mon joug fléchissant, Devienne, sous son règne , et nombreux et puissant. Je choisis ce monarque et sa race vaillante

Pour rendre mon Église à jamais triomphante.

J'en jure par moi-même, et que ses successeurs La sauveront des fers de tous ses oppresseurs.

Nul orgueil ne croîitra que leur bras ne confonde, Etleur trône verra les derniers jours du monde ‘. » L'Olympe alors frémit sous ces divins accents,

Et la terre en sentit mugir ses fondements.

Tous les monts étonnés leurs cimes agitèrent;

Le soleil s'arrêta, les foudres éclatèrent ;

Les vents furent émus et les profondes mers :

De crainte et de respect trembla tout l'univers.

La Vierge descend vers la trrre.

La Vierge part du ciel, sûre de sa puissance, D'un insensible vol vers la terre s'avance.

Les anges, réunis, prompts et respectueux, Soutiennent à l'envi ce vol majestueux.

De sa robe d'azur mille têtes ailées ?

Portent les riches pans, à bordures perlées ;

Et ses pieds glorieux sont mollement placés

Sur des nuages d'or, l'un sur l'autre amassés. Devant les vifs rayons de sa beauté divine,

Le ciel s'ouvre, l'air cède, et la terre s'incline; Et de cent douces voix les chants mélodieux Célèbrent la grandeur de la Reine des cieux *. Comme lorsque la nuit de l'or de mille étoiles Vient enrichir le fond de ses obscures voiles, Tombe, ou semble tomber un des célestes feux, Qui répand dans sa voie un long trait lumineux, Des compagnes du ciel l'inconstante courrière Et sa troupe brillante admirent sa carrière,

4 Au premier livre de l'Enéide, Jupiter, imploré par Vénus alarmée pour les Troyens, promet ainsi un empire sans limites aux Romains, leurs descendants. |

1 Le poîte s'est évidemment inspiré des tableaux religieux des quinzième et seizième slècles, que l'ou voit encore dans nos églises gothiques. Les peintres de cette époque avaient à vaiacre une grande difficulté pour donner aux anges une forme divine, et les distinguer des amours mythologiques. L'Église ayant dit que les anges sont de purs esprits et de pures éntelligences, les artistes n'ont pas trouvé de meilleure manière da se conformer à cette définition qu'en représentant ces créatures célestes sous la forme allégorique d'une féte ailée. C'est ce que l'on peut voir dans les rares tableaux d'Albert Durer, mais surtont dans cenx du Pérugin. Pendant lougtemps le: assomplions ont été peintes d'après ce système. Ce n'est guêrc qu'au dix-huitième siècle que les anges ont reçu un corps et des ailes. Les tictions mythologiques avaient alors repris leur empire...

# Cette description est riche de poésie. -

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Et les simples mortels, surpris d'étonnement, Pensent voir à leurs pieds tomber le firmament. Ainsi descend la Vierue '.

Gondebaud , roi des Bourguignons, voit lui apparaître, pendant la nuit, les spectres de deux victiines de sa barbarie.

#7 nuit au doux sommeil invitant tous les yeux, Couvroit d'une ombre épaisse et la terre et les cieux ; Gondebaud, en son lit, d’une âme inquiétée, Rouloit mille pensers en sa tête agitée ,

Quand de sexes divers deux spectres s'avancèrent. Ses cheveux à l'instant d'horreur se hérissèrent : L'un hâve, sans couleur et d'un sang noir trempé, Des deux mains sur son corps purtoit son chef coupé ; L'autre est bleue et livide , et sa tète penchce Porte une pierre énorme à son col attachée ?.

« Vois, dit l'un, tes hauts faits, exécrable bourreau! De tes noires fureurs vois l'horrible tableau ! Parricide inhumain , vois ton frère et sa fenime, Dont ta rage éteignit et la vie et la flamme.

Mais sache que mon sang est prêt à nous venger Par l'indomptable bras d'un époux étranger.

Cependant , pour punir ta cruaut4 barbare,

Que de toi la terreur jamais ne se sépare. »

Sa bouche alors lança deux horribles serpents,

Qui déjà sur son lit et sur son sein rampants,

Le déchirent *. Alors l'effroi saisit son âme ;

Il se trouble , il s'effraie, il gémit , il se pdme,

Mes lecteurs, en rapprochant ce morceau des extraits qui vont suivre, pourront voir comment Chapelain et Scudéry, l'ua das le poërne de la Pucelle, l'autre dans celui d'#/aric, ont traité le inème sujet que Desmarest.

? Le mari avait été égorgé ; la femme avait été noyée par les ordres de Gondebaud.

» Dans le septième livre de l'Éneïde , la gorzone Alecton lance un des serpents de sa couronne sur l1 reine Ancate , et le cache dans le fond du cœur de cette reine , pour exciter sa fureur et troubler toute la royale maison de Latinus. Virgile ajoute des détails de la plus rare élégance sur les mouvements du serpent, qui se joue autour de la lète d'Ancate , lui forme tiutôt une bandelette, tantôt un collier, et promène, en glissant, sur tous ses membres, et lui souffle ainsi de noirs poisons , dont elle ne sentira l'atteinte que lorsque le fen qui s'insinue dans ses veines l'aura embrasée tout entière, Ces déils, tout parfaits qu'ils puissent étre, ne conviendraieut pas à la scène du puëme de Desmarets. Il fant que la terreur s'empare tout à coup de Gondebhaud ,et lui fasse éprouver cette sueour froide dont le coupable est sai-i en présence du supplice qui le menace.

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En sursaut il s'éveille ; en vain il veut crier :

Son impuissante voix s'attache à son gosier ;

Et, ne pouvant parler, il se débat , il tremble,

II pousse des sanglots et gémit tout ensemble. Tous les siens à son aide accourent à ce bruit.

Il craint encor le spectre , il le cherche et le suit ; Son wæil hagard revoit ces terribles visages,

Dont l'effroi dans son co:ur a gravé les images. Doit-il dire son mal , ou doit-il le céler ?

L'horreur de son forfait l'empêche de parler.

« Un songe m'a troublé, dit-il, et j'en frissonne : Veillez autour de moi; que nul ne m'abandonne ‘.» La nuit se passe en crainte , et l'aube de retour Dissipe sa terreur en rallumant le jour.

Yrier , le confident, sage, adroit et fidèle,

Aux côtés de son maître accourt, rempli de zèle. « Ami, dit Gondebaud , encor päle et tremblant, J'ai vu de Chilpéric le spectre tout sanglant ;

De l'époux de Clotilde il parle et me menace.

Ah ! j'aurois dû verser tout le sang de sa race! Pourquoi de ma fureur fis-je cesser le feu?

Ou je fus trop cruel, ou je le fus trop peu.

Les morts, pour m'effrayer, reviennent sur la terre. Dois-je armer les vivants pour me faire la guerre *? Je crains le sang versé qui m'appelle au trépas; Mais je crains plus le sang que je ne versai pas *. »

Jupiter apparait à Clovis, pour le détourner d'épouser Clotilde.

Le monarque goûtoit, au camp victorieux,

Le doux sommeil qui suit les travaux glorieux.

Un grand bruit le réveille; il ouvre la paupière, Et voit autour de lui s'épandre une lumière.

Le dieu , tenant en main son foudre à quatre dards, Paroît brillant de feux, accompagné de Mars.

1 La solitude est l’un des supplices du coupable; il tremble en face de son crime, et veut être entouré de quelques autres vivants, pour écarter les rêves, les fautômes, que le trouble de soa cœur lui suscite à tout moment

3 Le sens est obscur.

* Deces deux vers, qui semhlent peinire le caractère de Louis XI, à la fois si cruel et si lâche, le second serait trèsbeau , si l'expression répondait à la force de la pensée. La situation de Gondebaud ressemble aussi à celle d'Athalie, qui, après avoir égorgé quatre-vingts fils de ruis, tremble devant le seul et faible rejeton de la race royale qu'elle a moissonnée avec le glaive. ‘ |

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Alcide ls suivoit, orné d'un PRE vert ,

Au corps nu d' une part, et d'une part couvert

De la terrible peau du lion de Némée ;

D'une épaisse massue il a sa main armée.

Sur ces dieux Clovis jette un œil respectueux ,

Et Jupiter lui dit d'un ton majestueux :

« Clovis, l'odeur nous plait des nombreuses victimes" Que ta largesse immole aux déités sublimes ?.

Aussi tu reconnois qu'en nous comblant d’ honneur, Nous comblons tes désirs de gloire et de bonheur. Mais éteins pour jamais le feu qui te dévore

Pour celle qui, crédule, un Jésus-Christ adore , Un mortel misérable , à a croix attaché,

Durant trois fois dix ans dans sa honte caché,

Qui, pauvre et d'un cœur bas, n'a préché dans le onde Que misère, indigence, humilité profonde ?.

Les valeureux François doivent suivre des dieux Qui par leurs faits guerriers ont mérité les cieux, Tel qu'Hercule, mon fils, de qui la noble audace Sur l'Olympe éclatant bu. conquit une place *.

Ne joins pas à ton sang ceux dont l’avengle foi

Se prosterne devant une honteuse loi.

« Je veux qu' une Éprnbée à l'œil doux et brillant , Belle, d'un noble cœur , fille d'un roi vaillant, Et qui sert nos autels dans la fière Allemagne, Soit de ton chaste lit la fidèle compagne.

* Inversion désagréable. Jupiter ne prie pas ici comme le

Dieu d'Israël :

Quel frult me revient-il de tous vos sacrifices ? Ai-je besoin du sang des houcs et des génisses ? Le sang de vos rois crie, et n'est polnit écouté. Rompez, rompez tout pacte avec l'impléie;

Lu milieu de mon peuple esterminez les crimes : Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.

Actel, scèvet.

2 Sublimes est employé ici dans le sens latin, et veut dire les dieux du ciel, par opposition aux dieux de l'enfer.

5 C'est bien là le caractère de la mission du Christ; mais il manque à son portrait sa tendresse pour les petits enfants, sa prédilection pour les pauvres, sa pitié pour toutes les souffrances, surt:ut pour celles qui viennent de l'âme.

4 On se rappelle ici un passage des 4rgonauliques de Valérius Flaccus. Apris une belle prédiction, dans le conseil des dieux. suc l°s conséquences de l'audace des premiers cxplorateurs d'un ciément jusqu'alors inaccessible , Jupiter tourne les yeux vers la mer Égée ; puis, regardant tour à tour Hercule, les deux fils de Léda et Jason, il s'écrie :

« Aspirez au ciel, jeunes héros; moi-même ce ne fut qu'après la guerre contre le féroce Japet et les travaux des champs de Phleyra, que l'Olympe m'imposa pour maître à l'univers. J'ai voulu vous rendre difticile et pénible le chemin du ciel. Voici Bacchus, mon fils : c'est après avoir parcourn le monde qu'il est parvenu jusqu'à moi. C'est ainsi qu'ayant éprouvé le séjour des mortels, Apollon remonta vers la divine patrie. » Livre Ier, vers 565 et suivants,

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Elle va réjouir et ton cœur et tes yeux.

Accepte de mes mains ce présent de tes dieux. »

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