DES ANIMAUX
Seigneurs, vous avez oui maint conte raconté par maint conteur; savoir : comment Päris ravit Hélène; —les maux et la [peine qu'il en eut...
Mais vous n'avez jamais entendu raconter la guerre qui fut si cruelle et dont on désespérait de voir la fin, entre Renart et Ysengrin (le loup), — guerre qui dura longuement et fut dure. Ces deux barons, c’est la vérité, ne s'aimèrent jamais. Il y eut
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Onques ne s’entr’amèrent jor ; Mainte mellée et maint estor
Ot entr’aus deus, ce est la voire :
Dès or commencerai l’estoire
Et de la noise et del content.
Or orrez le conmencement
Par qoi et par quel mesestance Fu entre eus deus la deffiance.
Or oez, si ne vos anuit,
Je vos conteré par déduit Conment ils vindrent en avant, Si con je l'ai trové lisant.
Je trovai jà en un escrin
Un livre, Aucupre avoit à non :
Là trovai-je mainte reson
Et de Renart et d'autre chose Dont l’en doit bien parler et ose.
Se je ne la trovasse el livre,
Je tenisse celui por yvre
Qui dite énst tele aventure ; Mès l'en doit croire l’escripture.
A desenor muert à bon droit Qui n’aime livre ne ne croit
Aucupre dist en cele letre (Bien ait de Diex qui li fist metre!) Come Diex ot de paradis Et Adam et Evain fors mis,
Por ce qu'il orent trespassé
Ce qu’il lor avoit conmandé.
Pitiez l’emprist, si lor dona
Une verge ; si lor mostra
Quant il de riens mestier auroient, De cete verge en mer ferroient.
Adam tint la verge en sa main, En mer féri devant Evain :
Sitost con en la mer féri,
Une brebiz fors en sailli.
Lors dist Adam : « Dame, prenez Ceste brebiz, si la gardez;
Tant nos donra let et fromage, Assez i aurons compenage. »
Evain en son cuer porpensoit Que s’ele encor une en avoit, Plus belle estroit la compaignie.
Ele a la verge tost saisie,
En la mer féri roidement :
Un leus en saut, la brebiz prent; Grant aléure et granz galos
S'en va li leus fuiant au bos.
Qant Eve vit qu'ele a perdue
Sa brebiz, s’ele n'a aïue,
Bret et crie forment : « ha'ha!»
même entr’eux mainte mêlée et maint combat. Je vais donc dès à présent commencer l'histoire de leur querelle et de leur discussion. D'abord vous entendrez comment, et par quelle circonstance, il y eut entre eux rivalité. Écoutez donc, et je vous conterai tout au long, si cela ne vous ennuie pas, comment ils vinrent au monde, ainsi que je l'ai trouvé en lisant...
Je trouvai dans un écrin un livre nommé Aucupre, où je vis beaucoup de récits sur Renart et autres choses dont on doit et dont l'on ose parler.
Si je n'eusse trouvé l'aventure dans le livre, j'aurais tenu pour ivre celui qui l'aurait dite; mais on doit croire l'écriture : celui qui ne croit ni n'aime les livres, meurt avec déshonneur, et c'est justice.
Aucupre raconte en ce livre (celui-là soit favorisé de Dieu, qui lui fit écrire ces choses!) comment Dieu mit hors du paradis Adam et Ève, pour avoir outrepassé ses commandements. Cependant il eut pitié d’eux ; il leur donna une baguette et leur apprit, quand ils auraient besoin de quelque chose, à frapper la mer avec cette baguette. Adam, la tenant dans sa main, frappa la mer en présence d'Eve, et aussitôt qu'il l'eut frappée, il en sorlit une brebis. Alors Adam dit : « Dame, prenez cette brebis et gardez-la. Elle nous donnera tant de lait et de fromage que sa compagnie nous sera utile. » Eve pensait en son cœur que si elle avait une autre brebis , sa compagnie en serait plus belle. Elle prit donc vite la baguette, et frappa avec force en la mer. Aussitôt un loup en sort, qui prend la brebis, et s'en va fuyant au bois, grand train et au graud galop. Quand Eve voit qu’elle a perdu sa brebis si on ne lui porte secours, elle brait et crie aussitôt : « Ha! ha!» Adam reprit la baguette et