‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 541 sur 914 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

AUGUSTE

P RENDS un siége, Cinna, prends; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose :

Prèête, sans me troubler, l'oreille à mes discours, D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence

‘A ton émotion fait quelque violence,

‘Tu pourras me répondre, après , tout à loisir. Sur ce point seulement contente mon désir.

CINNA

Je vous obéirai, seigneur.

AUGUSTE

Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père et les miens.

Au milieu de leur camp tu reçus la naissance;

Et lorsqu’après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine, enracince au milieu de ton sein, T'avoit mis contre moi les armes à la main.

Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître ;

Et l'inclination jamais n'a démenti

Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti :

Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.

Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie : Je te fis prisonnier pour te combler de biens ;

Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens.

Je te restituai d'abord ton patrimoine ;

Je t'eurichis après des dépouilles d'Antoine ;

Et tu sais que depuis , à chaque occasion,

Je suis tombé pour toi dans la profusion.

Toutes les dignités que tu m'as demandées,

Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;

flots de sang le chemin du trône, je n'en connais pas de plus éloquente que les cris que nous entendons ici , et qu'une situation terrible arrache à Auguste. En vain il appelie la clémence et la douceur au secours de son pouvuir, en vain il règne comme un prince équitable , le souveuir de ses anciennes fureurs veiile dans les âmes et lui suscite sans cesse de nouveaux périls. Le maitre du monde , menacé chaque jour du destiu de César, demande aux dieux ou la mort qu'il n'ose cherclier comme Caton , ou la sécurité sur un trône qu il tremble sans cesse de voir abattu par d'implacables ennemis dont il peut dire :

Une tête coupée en fait renaitre mille.

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un . Je L'ai préféré mème à ceux dont les parents , Tu te tais maintenant, et gardes le silence, 2e se Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs; ‘ Plus par confusion que par obéissance. de À ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, | Quel étoit ton dessein, et que prétendois-tu, fe Et qui m'ont conservé le jour que je respire : Après m'avoir au temple à tes pieds abattu ? . De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ? hs Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. ! Si j'ai bien entendu tantüt ta politique, de - Quand le Ciel me voulut , en rappelant Mécène, : Son salut désormais dépend d'un souverain se Après tant de faveur, montrer un peu de haine, Qui, pour tout conserver, tienne tout dans sa main ; . Je te donnai sa place , en ce triste accident, Et si sa liberté te faisoit entreprendre, cs > Ette fis, après lui, mon plus cher confident. Tu ne m'eusses jamais empèché de la rendre; Aujourd'liui même encor, mon äme irrésolue Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'état, . Me pressant de quitter ma puissance absolue, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. yo : De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, . | Quel étoit donc ton but? d'y régner à ma place? co . Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. D'un étrange mallieur son destin le menace, d Bien plus, ce même jour, je te donne Emilie, Si, pour monter au trône et lui donner la loi, 2e . Le digne objet des vœux de toute l'Italie, Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi; sh é.__ Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Si jusques à ce point son sort est déplorable, ce È Qu'en te couronnant roi, je L'aurois donné moins. Que tu sois, après moi, le plus considérable, : nn Tu t'en souviens, Cinna ; tant d'heur et tant de gloire Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1 Ne peuvent pas si tôt sortir de ta mémoire ; Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. È Mais, ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer , À : Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner ‘! A pprends à te connoître , et descends en toi-même: de On t’honore dans Rome , on te courtise, ont'aime; © LS Chacun tremble sous Loi, chacun L'offre des vœux; < Moi, seigneur! moi, que j'eusse une àme sitraîtresse! | Ta fortune est bien haut : tu peux ce que tu veux; <# Qu'un si lâche dessein... Mais tu ferois pitié, même à ceux qu'elle irrite, L Si je t'abandonnois à ton peu de mérite.

PURE Ose me démentir; dis-moi ce que tu vaux ; cs Tu tiens mal ta promesse ; Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, L se Sieds-toi : je n'ai pas dil encor ce que je veux; Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, ce %æ Tu te justifieras après, si tu le peux. Et tout ce qui l'élève au-dessus du vulgaire. si < Écoute cependant , et tiens mieux ta parole. Ma faveur fut ta gloire , et ton pouvoir en vient; un ° Tu veux m'assassiner , demain, au Capitole, Elle seule L'élève, et seule te soutient; .. Pendant le sacrifice ; et ta main pour signal s'est elle qu'on adore, et non pas ta personne ; ea “Me doit au lieu d'encens douner le coup fatal. Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne; :°7 La moitié de tes gens doit occuper la porte, Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui 0 L'autre moitié te suivre, et te prêter main forte. Qu à retirer la main qui seule est ton appui. “ Ai-je de bons avis ou de mauvais soupcons ? J'aime mieux toutefois céder à ton envie : es De tous ces meurtriers te dirai-je les noms ? “A Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, us Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icie, ‘s« Ce vers et les suivants occasionnérent nn jrur une saillie . Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé : singulière. Le dernier maréchal de La Feullade étant sur le Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; er A PR Fais a ee Ai . Le Un tas d'hommes perdu s de dettes et de RE en ou do ral re re lui dit ur . + Que pressent de mes lois les ordres légitimes , la pièce : « Ce n'est pas vous qui m'avez déplu , c'est Angnste © S Et qui, désespérant de les plus éviter, qui dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'estpropreà rien, : Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister, qu'il fait pitié . et qui lui dit ensuite : soyons amis. Si le roi ci € ; m'en disait autant, je le remercierais de :0n amitié.» Ilyaun ‘°° hs grand sens et beaucoup de finesse dans cette plaisanterie. » ca La ie VOLTAIRE.

1 « Toute cette scène, dit Voltaire, est de Sénèque le philoso- S'il y a ici quelques fautes dans Corncilie, un acteur célèbre, ee phe. Par quel prodige de l'art Corneille a-t-il surpassé Sénèque, appelé Monvel. les corrigrait par l'habileté de sa diction. 1 fai- ©? comme dans le récit du combat des Horaces il à été plus ner- sait cette coïfidence à voix basse, avec une sorte u'indulgence c!, veux que Tite-Live ? C'est là un despriviléges de la belle poésie.» paternelle qui, en disant des vérités sévères, épargne celui au-' °° ; J'ajuuterai : et surtont du génie de Corneille qui ne doit qu'à quel elles s'adressent , veut bien moins lhuinilier que lui mon- > Jui seul cet admirable trait : | trer son impuissance et le dctourner du crime i:rémissible os a d'une rechute. Auguste emploie d'abord la raison pour rame- cn do Ctina , tu t'en souviens, et veux m'assassiner ! ner Cinna , ensuite il anra recours a la clémence. UE

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Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie.

Mais oses-tu penser que les Serviliens,

Les Cosses, les Métels , les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin, de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux, Jusqu'à pouvoir souffrir que tu régnes sur eux? Parle, parle, il est temps.

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Plus loin Auguste entendant Émilie , ainsi que Maxime, se déclarer les complices de la conspiration , s'écrie :

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