‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 582 sur 914 · RER RER · texte numérisé non relu

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Brüûlé de plus de feux que je n’en allumai,

Tant de soins, tant de pleurs, tant d'ardeurs inquiètes 1. Hélas! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?

Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir; Nos ennemis communs devroient nous réunir :

Madame , dites-moi seulement que j'espère,

Je vous rends votre fils , et je lui sers de père;

Je l'instruirai moi-mème à venger les Troyens; J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard , je puis tout entreprendre : Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre;

Je puis ,en moins de temps que les Grecs nel'ontpris, Dans ses murs relevés couronner votre fils *.

ANDROMAQUE

Seigneur, tant de grandeurs nc nous touchent plus guère ; Je les lui promettois tant qu'a vécu son père.

Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs que n’a pu conserver mon Hector!

A de moindres faveurs les malheureux prétendent, Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent ; Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous, J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux. Votre amour contre nous allume trop de haine ; Retournez, retournez à la fille d'Hélène ?.

PYRRHUS

Et le puis-je, madame? Ah] que vous me génez! Comment lui rendre un cœur que vous me retenez? Je sais que de mes vœux on lui promit l'empire ; Je sais que pour régner elle vint dans l'Épire :

Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener, Voas pour porter des fers , elle pour en donner. Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire?

Et ne dirait-on pas, en voyant, au contraire,

Vos charmes tout-puissants , et les siens dédaignés, Qu'elle est ici captive , et que vous y régnez ?

Ah! qu'un seul des soupirs que mou cœur vous envoie, S'il s'échappoit vers elle, y porteroit de joie !

4 Cette tirade ne fait que justifier hautement les sévérités de la critique contre le rôle de Pyrrhus. Mais comment Racine a t-il pu desc-ndre à un langage si fanx ? C'est que le fond des choses manque de vérité. Quand Talma ne trouvait pas qu'un rôle fût vroi, tout son art ne pouvait jamais le conduire à y obtenir des succès.

3 Ces admirables vers praduiraient un bien plus grand effet s'ils étaient l'expression d'une grande âme cnflaminée par une graude passion. Avec cette excuse prise dans la nature humaine, l’hyperbole des promesses de Pyrrhns ne nous paraftrait qu'une illusion héroïque ; mais ici Pyrrhus ne nous semble pas digne de la concevoir.

# Quel gré on doit savoir à Racine d'avoir donné à la vertu sans tache, à là fidélité conjugale, même envers des cendres éteintes , à l'amour de la patrie tendre et religieux , un iaterpré'e à la fuis si éloquent et si modeste dans la veuve d'Hector!

‘ Une fois eng'gé dans une fausse route, Racine ne peut

blait davantage à lui même.

ANDROMAQUE

Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ? Auroit-elle oublié vos services passés ?

Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son âme ? Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme ? Et quel époux encor! Ah! souvenir cruel!

Sa mort seule a rendu votre père immortel;

Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes; Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes”.

PYRRHUS

Hé bien! madame, hé bien ! il vous faut obéir : 11 faut vous oublier , ou plutôt vous hair.

Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence; Songez-y bien : il faut désormais que mon Cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien, dans ma juste colère;

Le fils me répondra des mépris de la mère;

La Grèce le demande , et je ne prétends pas Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrals *.

ANDROMAQUE

Hélas ! il mourra donc! il n'a pour sa défense Que les pleurs de sa mère et que son innocence. Et peut-être , après tout , eu l'état où je suis, Sa mort avancera la fin de mes ennuis.

Je prolongeoïs pour lui ma vie et ma misère ; Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père*. Ainsi tous trois , seigneur , par vos soins réunis , Nous vous.

PYRRHUS

Allez, madame, allez voir votre fils,

éviter le danger de rabaisser sans cesse Pyrrhus en présence de

sa captive.

‘# Racine met le comble à la perfection de son art dans cette réponse d'Andromaque à Pyrrhus. Chacun des mots qui sortent de sa bouche arrache des larmes; l'éloquence de la raison et du cœur ne sauraient aller plus loin. Fidèle à sa résolution de ne jamais abandonner son titre d'honneur, le nom de femme d’Hector, elle se souvient toujours qu'elle est mère , et cet intérét sacré, joiat à sa retenne et à sa modestie naturelles, lul font éviter les paroles hautaines qui pourraient irritcr l'orguell de Pyrrhus. Elle ne lui dit pas avec colère ou avec dédain : Je ne veux pas de votre amour; mais elle Ini fait sentir, par les plus touchantes expressions. qu'elle appartient tout entière à Hector et à son file. |

:# Voilà le véritable caractère du fils d'Achille ; mais nous le retrouverions avec plus de plaisir tel que l fable et la poésie nous l'ont représenté , si dans {out ce qui précède ilse ressecm-

4 L'accent de la maternité, imprimé d'une manière si touchante dans les paroles d'Andremaque , suspend la colére de Pyrrhus , qui craint en ouire de la perdre ; et la scèue finit avec beauconp d'adresse , en lalss nt le spectateur incertain sur le sort de la mére et du fils, comme sur la résolution de Pyrrhus.

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