‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 601 sur 914 · CPC PP CT 7 TP CCC PE PT · texte numérisé non relu

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Mais , quoique seul pour elle, Achille furieux, Epouvantoit l'armée, et partageoit les dieux !

Déjà des traits en l'air s'élevoient en nuage ;

Déjà couloit le sang, prémices du carnage.

Entre les deux partis Calchas s’est avancé,

L'œil farouche, l'air sombre et le poil hérissé, Terrible, et plein du dieu qui l'agitoit sans'doute : « Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m’écoute. Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix M'explique son oracle, et m'instruit de son choix. Un autre sang d'Hélène , une autre Iphigénie,

Sur ce bord immolée , y doit laisser sa vie.

Thésée , avec Hélène uni secrètement,

Fit succéder l’hymen à son enlèvement.

Une fille en sortit, que sa mère a célée;

Du nom d'Iphigénie elle fut appelée ;

Elle me voit, m'entend ; elle est devant vos yeux, Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux.»

Ainsi parle Calchas; tout le camp immobile L'écoute avec frayeur, et regarde Ériphile.

Elle étoit à l'autel , et peut-être en son cœur,

Du fatal sacrifice accusoit la lenteur.

Flle-même tantôt , d'une course subite, Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite.

On admire en secret sa naissance et son sort. Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort, L'armée à haute voix se déclare contre elle”,

Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.

4 Ces vers, tout admirables, tout cornéliens qu'ils sont, pourraicnt paraitre une folle exagération , si Homère ne nous avait point appris qu'un seul cri d'Achille faisait reculer d'effroi l'armée troyenne , et que les dieux de l'Olympe se mélaient dans les’ nerelles de la terre et défendaient chacun dans le conscil leur héros adoptif. Les traditions de la fable font autorité en poésie.

* On lit dans le deuxième livre de l'Énéide : « Caïchas s'obstine à se taire pendant dix jours : caché à tous les yeux, il refuse de produire la victime et de la mettre en face du glaive. Il rompt enfin le silence et me dévoue à la mort. Toute l'armée applaudit à la sentence : chacun vit avec plaisir un danger qu'il craignait pour soi se détourner sur la tête d'un malheureux offert pour le salut de l'armée. »

Déjà pour la saisir Calchas lève le bras :

« Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas;

Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre. » Furieuse elle vole, et sur l'autel prochain

Prend le sacré couteau , le plonge dans son sein".

A peine son sang coule et fait rougir la terre, Les dieux font sur l’autel entendre le tonnerre; Les vents agitent l'air d’heureux frémissements, Et la mer leur répond par des mugissements ; La rive au loin gémit, blanchissante d'écume ; La flamme du bûcher d'elle-même s'allume;

Le ci el brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous *. Le soldat étonné dit que dans une nue,

Jusque sur le bûcher Diane est descendue,

Et croit que, s'élevant au travers de ses feux, Elle portoit au ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse, tout part; la seule Iphigénie *, Dans ce commun bonheur , pleure son ennemie.

Des mains d'Agamemnon venez la recevoir ; Venez : Achille et lui brülent de vous revoir, Madame; et désormais tous deux d'intelligence, Sont prèts à confirmer leur auguste alliance,

+ Ovide raconte aussi la mort de Polyxène, qui meurt immolée sur la tombe d'Achille ; mais ni dans Euripide, ni dans Virgile , ni dans Racine même , alors qu'ils laissent éclater toute la sensibilité de leur âme , on ne trouverait peut-être pas un morceau aussi touchant : chacune des paroles de Polyxène fait venir des larmes aux yeux, tandis que son généreux sacrifice nous péaètre d'admiration.

3 L'homme, suivant les dispositions de son cœur, tire d'heureux ou de mauvais présages du même événement. Ici la foudre , qui effraie ordinairement les âines , rassure les Grecs et leur confirme la protection de Jupiter.

* Racine met ici la dernière main au portrait d'Iphigénie , et achève de la rendre intéressante en nous montrant toute la tendresse et toute la générosité de son cœur. Au moment les préparatifs de son hymen , elle avait obtenu d'Achille la liberté d'Ériphile ; maintenant elle pleure le sort de l'ennemic qui a voulu la perdre!

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