‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 627 sur 914 · A M. LE MARQUIS DE COEUVRES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE COEUVRES

M ARQUIS, que dois-je faire , en cette incertitude ?

Dois-je , las de courir, me remettre à l'étude, Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau, Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau, Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes

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Ont remporté du champ sur leurs épaules fortes", Qu'ils ont, comme leur propre, en leur grange entassé,

Voilà de ces mots que la nouvelle école aime à placer à la fin des vers : ils produisent quelquefois uu bon effet ; mais sou-

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Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé ? Ou si, continuant à courtiser mon maitre,

Je me dois jusqu'au bout d'espérance repaître, Courtisan morfondu, frénétique et rêveur, Portrait de la disgrâce et de la défaveur ;

Puis, sans avoir du bien, troublé de réverie, Mourir dessus un coffre, en mon hôtellerie,

En Toscane, en Savoie, ou dans quelque autre lien, Sans pouvoir faire paix ou trève avecque Dieu "? Sans parler, je l'entends : il faut suivre l'usage; Aussi bien on ne peut où choisir avantage.

Nous vivons à tätons* ; et, dans ce monde-ci; Souvent avec travail on poursuit du souci;

Car les dieux, courroucés contre la race humaine, Ont mis avec les biens la sueur et la peine.

Le monde est un brelan où tout est confondu : ‘Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu, Ainsi qu'en une banque où par hasard on tire ; Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire. Tout dépend du destin, qui, sans avoir égard, Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais, puisqu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre une loi si forte ? Suivons donc sa conduite en cet aveuglement :

Qui pèche avec le Ciel pèche honorablement ;

Car penser s'affranchir, c'est une rêverie ? ;

La liberté par songe en la térre est chérie :

Rien n'est libre, en ce monde , ét chaque homme dépend, Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves; Mais, suivant ce qu’ils sont, ils diffèrent d'entraves : Les uns les portent d'or, et les autres de fer ; Mais, n'en déplaise aux vieux, ni leur philosopher, Ni tant de beaux écrits qu'on lit dans leurs écoles, Pour s'affranchir l'esprit, ne sont que des paroles. Au joug nous sommes nés , et n’a jamais été Homme qu'on ait vu vivre en pleine liberté.

En vain, me retirant enclos en une étude, Penserois-je laisser le joug de servitude ;

Étant serf du désir d'apprendre et de savoir,

Je ne ferai sinon que changer de devoir :

C'est l'arrêt de nature; et personne, en ce monde,

vent ils ont de l'étrangeté, avec l'inconvénient d'amener des rimes furcées ou mal choisies. Ici fortes épaules serait plus élégant ; mais s'il s'agissait d'un athlète, comme l'Entelle de Virgile, par exemple, portant avec légèreté un fardeau énorme, l'épithète placée comme elle est dans Régnier deviendrait pittoresque.

{ On lit dans Théocrite . seizième idylle, un portrait des disgrâces et de la pauvreté du poëte dédaigné par les grands.

? Expression très-heureuse et qui n'a point vieilli.

8 Ce vers et les douze qui le suivent sont aussi bien pensés que bien écrits. Boileau n'aurait pas mieux dit.

Ne sauroit contrôler sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il servir aux mortels ici-bas, Marquis , d'être savants ou de ne l'être pas ?

Si la science pauvre , affreuse et méprisée , Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée , Si les gens de latin des sots sont dénigrés, :

Et si l'on n'est docteur sans prendre des degrés?

Pourvu qu'on soit morguant, qu'on bride sa moustache,

Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache, Qu'on parle baragouin , et qu'on suive le vent, En ce temps d'aujourd'hui, l'on n'est que trop savant.

Du siècle les mignons, fils de la poule blanche,

Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche En crédit élevés , ils disposent de tout,

Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoi ! me diras-tu , il t'en faut autant faire ;

* Qui ose * a peu souvent la fortune contraire.

Importune le Louvre et de jour et de nuit; Perds, pour t’assujettir, et la table et le lit; Sois entrant . effronté , et sans cesse importune : En ce temps, l’impudence élève la fortane.

Il est vrai ; mais pourtant je ne suis point d'avis De dégager mes jours pour les rendre asser vis, Et sous un nouvel astre aller, nouveau pilote, Conduire en autre mer mon navire qui flotte Entre l'espoir du bien et la peur du danger

De froisser mon attente, en ce bord étranger. .

Et, pour dire le vrai, c’est un pays étrange,

Où , comme un vrai Protée, à toute heure on sé change; Où les lois, par respect, sages humainement Confondent le loyer avec le chätiment;

Où pour un mème fait, de même intelligence , L'un est justicié , l’autre aura récompense.

Car, selon l'intérèt, le crédit ou l'appui,

Le crime se condamne ou s’absout aujourd’hui ?. Je le dis, sans confondre en ces aigres remarques La clémence du roi, le miroir des monarques, Qui, plus grand de vertu, de cœur et de renom, S’est acquis de clément et la gloire et le nom.

Or, quant à ton conseil qu’à la cour je m'engage, Je n’en ai pas l'esprit, non plus que le Courage :

4 Nous n'oserions plus aujourd'hui emj-loyer ces expressions populaires qui détendent le style et font ressembler la satire à une conversation farnil ère . sans lui ôter la liberté d'élever ensuite le ton jusqu'à des choses d'un ordre supérieur,

3 Hiatus.

“ La Fontaine, dans la fable des Animaux malades de la

pesle, dit :

Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendrout blanc ou noîr.

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