‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 640 sur 914 · ARRETE SENTE SEEN ETS REINE · texte numérisé non relu

ARRETE SENTE SEEN ETS REINE

Et, maudissant vingt fois le démon qui m'inspire, Je fais mille serments de ne jamais écrire.

Mais, quand j'ai bien maudit et Muses et Phébus,

Je la vois qui paroît quand je n'y pense plus. Aussitôt, malgré moi, tout mon feu se rallume ; Je reprends sur-le-champ le papier et la plume, Et, de mes vains serments perdant le souvenir, J'attends de vers en vers qu’elle daigne venir. Encor, si pour rimer, dans sa verve indiscrète,

Ma muse au moins souffroit une froide épithète, Je ferois comme un autre, et, sans chercher si loin, J'aurois toujours des mots pour les coudre au besoin ; Si je louois Philis en miracles féconde,

Je trouverois bientôt à nulle autre seconde :

Si je voulois vanter un objet nonpareil,

Je metirois à l'instant plus beau que le soleil; Enfin , parlant toujours d'astres et de merveilles, Dechefs-d'œuvre des cieux, de beautés sans pareilles, Avec tous ces beaux mots, souvent mis au hasard, Je pourrois aisément , sans génie et sans art, Ettransposant cent fois et le nom et le verbe, Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe". Mais mon esprit , tremblant sur le choix de ses mots, N’en dira jamais un s’il ne tombe à propos,

Et ne sauroit souffrir qu'une phrase insipide Vienne, à la fin d'un vers, remplir la place vide : Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois,

Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.

Maudit soit le premier dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée, Et, donnant à ses mots une étroite prison, Voulut avec la rime enchainer la raison!

Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,

Mes jours, pleins de loisir, couleroient sans envie ; Je n'aurois qu’à chanter, rire, boire d'autant, Et, comme un gras chanoine , à mon aise et content, Passer tranquillement, sans souci , sans affaire, La nuit à bien dormir , et le jour à rien faire. Mon cœur, exempt de soins, libre de passion , Sait donner une borne à son ambition ;

Et, fuyant des grandeurs la présence importune, Je ne vais point au Louvre adorer la fortune;

Et je seroïs heureux si, pour me consumer,

Un destin envieux ne m'avoit fait rimer.

4 La Foutaine s’extasiait sur le bonheur d'avoir trouvé un vers qui rimäât si convenablement avec celui-ci. Boileau a eu beaucoup d'obligations à la difficulté de trouver la rime, parce que cette difficulté le forçait à ce travail opiniâtre dont le vers françals a besoin ; mais Bolieau était sévère et judicieux dans le choix de la rime, et ia traitait toujours en esclave qui doit obéir. J.-B. Rousseau , qui était de sou école , n'a pas bien profité des tecons du maître. Aussi, dans ses éplires , trouve-t-on souvent des rimes très-riches, mais ridicules ou barbares. Le même auteur, dans ses odes , rime comme Boileau et Racine. avec richesse, mais avec goût.

Mais depuis le moment que cette frénésie

De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie,

Et qu'un démon , jaloux de mon contentement, M'inspira le dessein d'écrire poliment,

Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage, Retouchant un endroit , effaçant une page,

Entin passant ma vie en ce triste métier,

J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier.

Bienheureux Scudéry , dont la fertile plume

Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume! Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants, Semblent être formés en dépit du bon sens; Maisils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre, et dessotspour leslire. Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers, Qu'importe que le reste y soit mis de travers ? Malheur eux mille fois celui dont la manie

Veut aux règles de l'art asservir son génie!

Un sot , en écrivant , fait tout avec plaisir ";

Il n'a point , en ses vers, l'embarras de choisir ; Et , toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire, Ravi d'étonnement , en soi-même il s'admire.

Mais un esprit sublime en vain veut s'élever

À ce degré parfait qu’il tâche de trouver ;

Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, JI plait à tout le monde , et ne sauroit se plaire” ; Et tel dont en tous lieux chacun vante l'esprit Voudroit, pour son repos, n'avoir jamais écrit.

Toi donc, qui vois les maux où ma muse s'abime, De grâce , enseigne-moi l’art de trouver la rime * ; Ou, puisqu'enfin tes soins y seroient superflus, Molière , enseigne-moi l'art de ne rimer plus.

{ [n'y a pas d'expression pour rendre les ravissements du

sot qui compose ; on ne peut les comparer qu'à ses trans,orls à chaque ligne qu'il vous cite avec un commentaire où il épuise toutes les formes de l'admiration.

3 En cet endroit, Molière, saisissant la main du poëte, l'interrompit par ces mots : « Voilà la plus belle vérité que vons ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez ; mais, tel que je suis, je n'ai jamais rien fait en ma vie dont je sois véritablement content. » La Bruyère a dit : « La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses , nous fait appréhender qu'elles ne soient pas dignes d'être lues. »

5“ A propos de ce vers et du sujet de la pièce en général, Marmontel s'écrie :

Est-ce donc là ce que ton art sublime, Divin Molière, a de plus étonnant?

Enselgne-nous plutôt quel microscop*', Depuis Agnès jusqu'au fler misantbrope, Te dévoila les plis du cœur humain; Quel dieu remit son crayon dans ta main.

Marmontel avait raison ; mais il fallait faire dans de mcil-

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