‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 652 sur 914 · SATIRE VIT · texte numérisé non relu

SATIRE VIT

D: tous les animaux qui s'élèvent dans l'air, Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer, De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,

Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.

Quoi! dira-t-on d'abord, un ver, une fourmi,

Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi,

Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute, Ontl'esprit mieux tourné quen’a l'homme! Oui, sans doute. Ce discours te surprend, docteur, je l'aperçoi. L'homme de la nature est le chef et le roi :

Bois, prés, champs, animaux, toutest pour son usage, Et lui seul a , dis-tu , la raison en partage.

Il est vrai, de tout temps la raison fut son lot; Mais de là je conclus que l'homme est le plus sot.

Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire, Pour égayer d'abord un lecteur qui veut rire; Mais il faut les prouver. En forme. J'y consens. Réponds-moi donc, docteur, el mets-toi sur les bancs.

Qu'est-ce que la sagesse ? Une égalité d'âme, Querien ne peuttroubler qu'aucun désir n'enflamme,

‘ Cette satire , que l'auteur nommäit la Sa’ire de l'Homme. fut composée en 1667. Elle est tout à fait dans le goût de Perse. et marque un philosophe chagrin qui ne peut souffrir les vicrs des hommes. Elle est adressée à M. Morel, docteur de Sorbonne, qui était de Chälons en Champagne. d'uue bonne famille de robe. Il mourut à Paris le 50 avril 4679 , étant doyen de la faculté de théologie , et chanoiue théologal de Parie,

Qui marche, en ses conseils, à pas plus mesurés Qu'un doyen, au palais, ne monte les degrés.

Or cette égalité dont se forme le sage,

Qui jamais moins que l'homme en a connu l'usage ? La fourini , tous les ans, traversant les guérets, Grossit ses magasins des trésors de Cérès ;

Et dès que l'aquilon, ramenant la froidure,

Vient de ses noirs frimas attrister la nature,

Cet animal, tapi dans son obscurité,

Jouit, l'hiver, des biens conquis durant l'été’. Mais on ne la voit point , d'une humeur inconstante, Paresseuse au printemps, en hiver diligente,

À ffronter eu plein champ les fureurs de janvier, Ou demeurer oisive au retour du bélier.

Mais l'homme, sans arrêt dans sa course insensée, Voltige incessamment de pensée en pensée :

Son cœur, toujours flottant entre mille embarras, Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas;

Ce qu'un jour il abhorre, en l’autre il le souhaite.

Voilà l’homme , en effet : il va du blanc au noir; Il condamne au matin ses sentiments du soir ; Importun à tout autre, à soi-même incommode,

‘Il serait permis de critiquer une égalité d'âme dont se forme le sage.

2 Les vers sur la fourmi sont imités d'Horace et supérieurs à l'original ; On regrette pourtant, dans les vers français, ce trait sur la fourmi: Haud ignara et non incauta futuri, qui n'est ignorante ni imprévoyante de l'avenir.

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