ACTE I, SCÈNE I
4! par les innnortels, de qui tu tiens le jour, Par tout ce qui jamais fut cher à ton amour, Par les mänes d’Achilleet l'ombre de ta mère, = Mon fils , je t'en conjure, écoute ma prière ; Ne me laisse pas seul en proie au désespoir,
En proie à tous les maux que tes yeux peuvent voir. Cher Pyrrhus, tire-moi des lieux où ma misère M'a longtemps séparé de la nature entière :
C'est te charger , hélas ! d'un bien triste fardeau, Je ne l'ignore pas; l’effort sera plus beau
De m'avoir supporté : toi seul en étais digne ;
Et de m'abandonner la honte est trop insigne;
Tu n’en es pas capable : il n'est que les grands cœurs Qui sentent la pitié que l'on doit aux malheurs, Qui sentent d’un bienfait le plaisir et la gloire.
11 sera glorieux, si tu daignes m'en croire, D'avoir pu me sauver de ce fatal séjour.
Jusqu'aux vallons d'OŒEta le trajet est d'un jour : ‘ Jette-moi dans un coin du vaisseau qui te porte,
A la poupe, à la proue, où tu voudras , n'unporte; Je t'en conjure encore, et j'atteste les dieux :
Le mortel suppliant est sacré devant eux.
Je tombe à tes genoux , Ô mon fils ! je les presse
D'un effort douloureux qui coûte à ma faiblesse. Que j'obtienne de toi la fin de mes tourments; Accorde cette grâce à mes gémissements.
Mène-moi dans l’Eubée, ou bien dans ta patrie; Le chemin n'est pas long à la rive chérie | Où j'ai reçu le jour, aux bords du Sperchius, Bords charmants, et pour moi depuis longtemps perdus! Mène-moi vers Pœan, rends un fils à son père.
Et que je crains, à ciel! que la Parque sévère
De ses ans, loin de moi, n'ait terminé le cours! J'ai fait plus d'une fois demander ses secours; Mais il est mort, sans doute, ou ceux de qui le zèle Lui devait de mon sort porter l'avis fidèle,
À peine en leur pays, ont bien vite oublié
Les serments qu'avait faits leur trompeuse pitié. Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir réside : Sois mon libérateur, 6 Pyrrhus' sois mon guide; Considère le sort des fragiles humains; | Et qui peut un moment compter sur les destins? Tel repousse aujourd'hui la misère importune, Qui tombera demain ‘dans la même infortune.
Il est beau de prévoir ces retours dangereux,
Et d'être bienfaisant alors qu'on est heureux.
en Cane ©
La Harpe {Jean-François de) naquit à Paris, le 29 novembre 1739, d'un père originaire du pays de Vaud, en Suisse , et capitaine d’un régiment d'artillerie au service de France. La Harpe, de son propre aveu, fut nourri pendant six mois par des sœurs de charité de la paroisse de Saint-André-des-Arts. L'orphelin, ayant été recommandé aux soins de M. Asselin, principal du collége d'Harcourt, plut au respectable vicillard , qui lui obtint une bourse dans cette célèbre maison. La Harpe y fit de brillantes études et remporta constamment tous les prix de l'Université; mais il eut le malheur de répondre à des bontés sans nombre par des couplets satiriques contre ses bienfiteurs. Cette ingratitude parut si odieuse, qu'on en instruisit M. de Sartines qui envoya le coupable d'abord à Bicètre , ensuite au For-l'Évèque, uù sa détention dura plusieurs mois. La Harpe, en avouant quelques-uns des couplets. s’est toujours défendu du crime d'avoir attaqué son protecteur. Avide de renommée, La Harpe se lia de bonne heure avec les chefs du parti philosophique, et surtont avec Voltaire, qui l'appelait son fils. Après avoir débuté, en 1750, par deux héroïdes qui jetèrent quelque éclat ; il donna, les unes après les autres, plusieurs tragédies, dont deux seulement ont obtenu un succès durable. Touteïis le génie tragique manque à cet élégant écrivain ; sa Melpomène n'a ni fureurs ni poignards. En 1771, il fit représenter Mélanie ; malgré les éloges de Voltaire et de Chénier, on s'étonne de la vogue de ce drame qui offrait cependant quelques belles parties. Plus heureux, et trop heureux peut-être , dans les concours académiques , il remporta tous les prix par des épitres et des discours versifiés avec soin, mais condamnés d'avance à l'oubli. Au contriire, on lit encore avec plaisir plusieurs de ses poésies fugitives , l'Ombre de Duclos , la Réponse d’'Horace à M. de Voltaire, et surtout Tangu et Félime, petit poërme en quatre chants fort agréables. Parmi les écrits qui forment l'un des meilleurs titres littéraires de La Harpe, on remarque les éloges de Catinat, de La Fon!aine, de Racine, de Fénelon, le mieux écrit peut-être et le plus attachant de tous, Ces productions , remarquables per la justesse d'esprit, par la pureté du goût, par l'élégance contiaue du style, ou-
RRE SEL SELS SRE RLS RERPRRRR LE RE RS RER PR RE RE RER RER RER RAR RE RE NS RSS ESREBIREERES DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
vrirent à l'auteur les portes de l'Acadéniie française; mais, un nrgueil démesuré , un caractère irescible , ct le rôle de censcur inexorable des morts , et surtout des vivants , lui avaient suscité tant d’ennemis , que, déjà en butte à tons les traits de la satire, il se vit accablé d'épigrammes jusque sur son trône littéraire. Fréron, Liaguet, Le Brun, Gilbert et d'autres, ne lui laissaient pas un moment de repos. La politique ne fut pas moins orageuse pour lui que la littérature. Apôtre de la philosophie, et d'abord partisan de la révolution, avec excès peut-être , à genoux la lyre en main devant la terreur, puis devenu dévot et le plus violent adversaire de la révolution et de la philosophie , infidèle mème au culte de Voltaire, son maitre, son père et son idele, La Harpe s'attira des persécutions avant et après le 9 thermidor, et mourut, dans une sorte d'exil, à Corbeil, le 11 février 1803, dans la soixante-quatrième année de son âge. Il s'était marié deux fois et n'avait point eu d'enfants. On doit à cet écrivain, outre ses autres productions , un Abrégé de l'Histoire des Voyages; une traduction de Suétone, peu estimée; un essai de traduction des huit premiers chants de la Jérusalem, moins heureux encore; un poëme intitulé le Triomphe de la Religion, où l'on trouve plus de ferveur que de poésie; une Correspondance lilléraire avec le grand duc de Russie. Cette publication, dns laquelle les contemporains de La Harpe sont indignement rabaïissés par l'auteur qui se loue avec la plus grande complaisance, lui a fait le plus grand tort, en fortifiant l'opinion que l'on avait de sa jalousie Httéraire. Poële et orateur du second ordre, La Harpe à souvent pris place au premier rang en qualité de critique. Son Cours de Littérature, malgré la médiocrité de l'instruction de l’auteur sur des choses qu'il devait savoir à fond , malgré des parties à peine ébauchées, malgré un
certain nombre d'arrèts sans examen et rendus ab irato,
n'en restera pas moins comme un monument. Quand l'Aristarque est calme, il juge comme la raison et prononce les oracles du goût dans un style digne de celui de Voltaire pour la clarté, l’élégarice et la pureté. ! a Harpe avait obtenu le nom de Quinti!ien français.
FRAGMENT DE WARWIK.