‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 773 sur 914 · RER RESSE ESS SITE RETIRE · texte numérisé non relu

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584 DIX-NUITIÈME SIECLE.

et de Roméo et Juliette, fruîits heureux du commerce de l'auteur avec le terrible et sombre Shakespe:re. Ducis, admirateur de Sophocle et d'Euripide, essaya de les reproduire dans OEdipe a Colonne, et fit un ouvrage défectueux, où brillent cependant des beautés qui ne sont pas dans les auteurs grecs, et que personne n'a égalées sur notre scène. Après cette courte infidélité à l'Eschyle anglais, il lui emprunta le Roi Lear. Faible de conception et incorrecte de style, la pièce eut un succès inouï, grâce à l'acteur Brisard, qui avait, conme on le sait, la plus belle figure de vieillard et des entrailles de père, double trait de ressemblance avec l'auteur dont il était l'interprète. La tragédie de Macbeth succéda au Roi Lear , et u’obtint pas un #ccueil aussi favorable, quoique meilleure et semée de traits sublimes qui n'appartiennent pas tous à Shakespeare. L'apparition d'Oth:{lo répara cet échec. Agrandi à nos veux par la magie de son jeu, Talma, jeune encore, produisit un effet terrib'e dans ce rôle. A soixantedix ans, Ducis, dans le sujet arabe d'Abufar, pcignit avec autant de charme que de chaleur la mélancolie et les transports d’un amonr aussi brûlant que le soleil du désert. Ila laissé des poésies fugitives où il ressemble quelquefois à La Fontaine. Monsieur, frère du roi Louis XVI, avait protégé Ducis dans sa jeunesse, ce qui n'empêcba pas le poëte d'embrasser la révolution avec ardeur. Bonaparte, devenu premier consul , témoigna la plus baute estime et prodigua les plus grands égards au poëte ; il voulut le mettre au sénat conservateur ; mais, sauvage par caractère , indépendant par principes et par

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tempérament , notre Shakespeare s'éloigna pour garder sa liberté , et se consacra tout entier à la religion et à la poésie, qu'il ne sépara jamais dans son affection : sentir, aimer, chanter et prier, voilà tou'e la vie de Ducis. Il mourut dans les premiers jours de 1807. Il avait pour amis le vertueux Thomas, l'ingénu Bitaubé, le spirituel Florian, l'auteur de Paul et Virginie, et le peintre des Horares, avec lequel il devisait souvent de Corn'ille. Dans la suite Arnauld, Legouvé, Lemercier, Andrieux, Gérard , le peintre de Bélisaire et de Psyrhé, l’entourèrent jusqu'à son dernier soupir; comme les fils de Sophocle auraient dû cnlourer leur père. Si la nature eût accordé à Ducis la raison, lart et le goût, comme elle lui avait donné le pathétique et la terreur à un si baut degré, il serait au premier r:ng; et cependant, malgré les défauts de sa composition et les vices de son style, il occupe encore une place très-distinguée. Le: idées le prenaient d'assaut : étaient-elles fortes, profondes ou sublimes, il s’y livrait comme l’aigle au souffle des vents , el enfantait des choses admirahles dans l'audace de son vol; mais, si l'inspiration n'était pas d'un choix heureux, elle l'emportait de même, et il ne s'arrétait que lorsque le souffle venait à lui manquer. Ducis aimait la solitude ; c'est dans les bois, sur les montagnes, qu'échevelé, haletant, furieux comme la sibylle de Cumes, il enfantait et déclamait à la fois ses vers sous les regards du ciel. Cette seule circonstance suffit pour expliquer les défauts et les beautés de ses ouvrages.

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