LE PRIX DE LA VIL
Joseph, ouvrant la porte du salon, vint nous dire que
la chaise de poste était prête. Ma mère et ma sœur se jetèrent dans mes bras. " Il en est temps encore, me disaientelles, renonce à ce voyage, reste avec nous. — Ma mère, je suis gentilhomme, j'ai vingt ans, il faut qu'on parle de moi dans le pays ! que je fasse mon chemin, soit à l'armée, soit à la cour ! — Et quand tu seras parti, Bernard, que deviendraije ? — Vous serez heureuse et fière en apprenant les succès de votre fils. — Et si tu es tué dans quelque bataille 1 — Qu'importe ! qu'est-ce que la vie? est-ce qu'on y songe ? On ne songe qu'à la gloire quand on a vingt ans et qu'on est gentilhomme. Et me voyez-vous, ma mère, revenir près de vous, dans quelques années, colonel ou maréchal-de-carap, ou bien avec une belle charge à Versailles ?
— " Eh bien ! qu'en arrivera-t-il ? — Il arrivera que je serai ici respecté et considéré. — Et après ? — Que chacun m'ôtera son chapeau. — Et après ? — Que j'épouserai ma cousine Henriette, que je marierai mes jeunes sœurs et que nous vivrons tous avec vous, tranquilles et heureux dans mes terres de Bretagne. — Et qui t'empêche de commencer dès aujourd'hui ? Ton père ne nous a-t-il pas laissé la plus belle fortune du pays ? y a-t-11, a dix lieues à la ronde, un phis
riche domaine et un plus beau château que celui de la Roche-Bernard ? N'y es-tu pas considéré de tes vassaux ? Un seul manque-t-il, quand tu traverses le village, à t'ôter son chapeau ? Ne nous quitte pas, mon fils ; reste près de tes amis, près de tes sœurs, près de ta vieille mère, qu'au retour peut-être tu ne retrouveras plus. Ne va pas dépenser en vaine gloire ou abréger, par des soucis et des tourments le toute espèce, des jours qui déjà s'écoulent si vite : la vie est une douce chose, mon fils, et le soleil de Bretagne est si oeau !" — En me disant cela, elle me montrait par les fenêtres du salon les belles allées de mon parc, les vieux marronniers en fleurs, les lilas, les chèvrefeuilles dont le parfum embaumait les airs et dont la verdure étincelait au soleil.
Dans l'antichambre se tenait le jardinier avec toute sa famille. Tristes et silencieux, eux aussi semblaient me dire : ne partez pas, notre jeune maître, ne partez pas ! Hortense, ma sœur aînée, me serrait dans ses bras, et Amélie, ma petite sœur, qui était dans un coin du salon occupée à regarder les gravures des fables de La Fontaine, s'était approchée de moi en me présentant le livre : " Lisez, lisez, mon frère, me disait-elle en pleurant...." C'était la fable des Deux Pigeons !... Je me levai brusquement, je les repoussai tous. — " J'ai vingt ans, je suis gentilhomme ; il me faut de l'honneur, de la gloire. ...laissez-moi partir." Et je m'élançai dans la cour. J'allais monter dans la chaise de poste, lorsqu'une femme parut sur le perron de l'escalier. C'était Henriette ! elle ne pleurait pas, elle ne prononçait pas une parole ; mais pâle et tremblante, elle se soutenait à peine. De son mouchoir blanc, qu'elle tenait à la main, elle me fit un dernier signe d'adieu ; puis tomba sans connaissance. Je courus à elle, je la relevai, je la serrai dans mes bras, je lui jurai amour pour la vie ; et au moment où elle revenait à elle, la laissant aux soins de ma mère et de ma sœur, je courus à ma voiture sans m'arrêter, sans retourner la tête. Si j'avais regardé Henriette, je ne serais point parti. — Quel ques minutes après, la chaise de poste roulait sur la grande route.
Pendant long-temps je ne pensai qu'à Henriette, à mes
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sœurs, à ma mère et à tout le bonheur que je laissais derrière moi ; mais ces idées s'effaçaient à mesure que les tourelles de la Roche-Bernard se dérobaient à ma vue, et bientôt des rêves d'ambition et de gloire s'emparèrent seuls de mon esprit. Que de projets ! que de châteaux en Espagne! que de belles actions je me créais dans ma chaise de poste ! Richesses, honneurs, dignités, succès en tous genres, je ne me refusais rien ; je méritais et je m'accordais tout ; enfin, m'élevant en grade à mesure que j'avançais en route, j'étais duc et pair, gouverneur de province et maréchal de France, quand j'arrivai le soir à mon auberge.
La voix de mon domestique, qui m'appelait modestement M. le chevalier, me força seule de revenir à moi et d'abdiquer. Le lendemain et les jours suivants, mêmes rêves, car mon voyage était long. Je me rendais aux environs de Sedan, chez le duc de C***, ancien ami de mon père et protecteur de ma famille. Il devait m'emmener avec lui à Paris, oii il était attendu prochainement ; il devait me présenter à Versailles et me faire obtenir une compagnie de dragons. J'arrivai le soir à Sedan, et ne pouvant pas, à l'heure qu'il était, me rendre au château de mon protecteur, je remis ma visite au lendemain et j'allai loger aux Armesde-France, le plus bel hôtel de la ville et le rendez-vous ordinaire de tous les officiers, car Sedan est uneville de garnison, une place forte ; les rues ont un aspect guerrier, et les bourgeois même une tournure martiale qui semble dire aux étrangers : nous sommes compatriotes du grand Turenne.
Je soupai à table d'hôte, et je demandai le chemin qu'il fallait suivre pour me rendre le lendemain au château du duc de C***, situé à trois lieues de la ville. Tout le monde vous l'indiquera, me dit-on ; il est assez connu dans le pays. C'est dans le château qu'est mort un grand guerrier un homme célèbre, le maréchal Fabert. — Et la conversation tomba sur le maréchal Fabert : entre jeunes jnilitaires c'était tout naturel. On parla de ses batailles, de ses ex ploits. de sa modestie qui lui fit refuser les lettres de no blesse et le coUiei de ses ordres que lui offrait Louis XI V-
On parla surtout de l'inconcevable bonheur qui, de simple soldat, l'av-^ait fait parvenir au rang de maréchal de France, lui homme de rien et fils d'un imprimeur. — C'était le seul exemple qu'on pouvait citer alors d'une pareille fortune qui, du vivant même de Fabert, avait paru si extraordinaire que e vulgaire n'avait pas craint d'assigner à son élévation des causes surnaturelles. On disait qu'il s'était occupé dès son enfance de magie, de sorcellerie, qu'il avait fait un pacte avec le diable. Et notre aubergiste qui, à la bêtise d'un Champenois, joignait la crédulité de nos paysans bretons, nous attesta avec un grand sang-froid qu'au château du duc de C***, où Fabert était mort, on avait vu un homme noir que personne ne connaissait, pénétrer dans sa chambre et disparaître, emportant avec lui l'âme du maréchal qu'il avait autrefois achetée et qui lui appartenait ; et que même maintenant encore, dans le mois de mai, époque de la mort de Fabert, on voyait apparaître le soir une petite lumière portée par l'homme noir. Ce récit égaya notre dessert, et nous bûmes une bouteille de vin de Champagne au démon familier de Fabert, en le priant de vouloir bien aussi nous prendre sous sa protection et nous faire gagner quelques batailles comme celles de CoUioure et de La Marfée.
Le lendemain je me levai de bonne heure, et je me rendis au château du duc de C***, immense et gothique manoir, qu'en tout autre moment je n'am-ais peut-être pas remarqué, mais que je regardais, j'en conviens, avec une curiosité mêlée d'émotion, en me rappelant le récit que nous avait fait la veille l'aubergiste des Armes-de-France.
Le valet à qui je m'adressai me répondit qu'il ignorait si son maître était visible et surtout s'il pouvait recevoir. Je lui donnai mon nom, et il sortit en me laissant seul dans une espèce de salle d'armes, décorée d'attributs de chasse et de portraits de famille.
J'attendis quelque temps et l'on ne venait pas. Cette carrière de gloire et d'honneur que j'avais rêvée commence donc par l'antichambre ! me disais-je ; et, solliciteur mécontent, l'impatience me gagnait. J'avais déjà compté deux ou trois fois tous les portraits de famille et toutes .les pou 17*
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très du plafond, lorsque j'entendis un léger bruit dans la boiserie. C'était une porte mal fermée que le vent venait l'entr'ouvrir. Je regardai et j'aperçus un fort joli boudoir éclairé par deux grandes croisées et une porte vitrée qui donnaient sur un parc magnifique. Je fis quelques pas dans cet appartement et je m'arrêtai à la vue d'un spectacle qui d'abord n'avait point frappé mes yeux. Un homme, le dos tourné à la porte par laquelle je venais d'entrer, était couché sur un canapé. Il se leva et, sans m'apercevoir, courut brusquement à la croisée. Des larmes sillonnaient ses joues, un profond désespoir paraissait empreint dans tous ses traits. Il resta quelque temps immobile et la tête cachée dans ses mains ; puis il commença à se promener à grands pas dans l'appartement. J'étais alors près de lui ; — il m' aperçut et tressaillit. Moi-même, désolé et tout étourdi de mon indiscrétion, je voulais me retirer en balbutiant quelques mots d'excuse. — Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? me dit-il d'une voix forte et me retenant par le bras. — Je suis le chevalier Bernard de la Roche-Bernard, et j'arrive de Bretagne.... — Je sais, je sais, me dit-il. Et il se jeta dans mes bras, me rit asseoir à côté de lui, me parla vivement de mon père et de toute ma famille, qu'il connaissait si bien que je ne doutai point que ce ne fût le maître du château. — Vous êtes M. C***, lui dis-je. — Il se leva, et me regardant avec exaltation, il me répondit : Je l'étais, je ne le suis plus, je ne sui-^ plus rien ! — Et voyant mon étoniiement, il s'écria : Pas w\ mot de plus, jeune homme ; ne m'interrogez pas. — Si, morsieur, j'ai été témoin, sans le vouloir, de votre chagrin et de votre douleur, et si mon dévouement et mon amitié peuvent
y apporter quelque adoucissement — Oui, oui, vous avez
raison ; non que vous puissiez rien changer à mon sort, mais vous recevrez du moins mes dernières volontés et mes derniers vœux : c'est le seul service que j'attends de vous. Il alla fermer la porte et revint s'asseoir près de moi, qui, ému et tremblant, attendais ses paroles ; elles avaient quelque chose de grave et de solennel ; sa physionomie surtout avait une expression que je n'avais encore vue à personne. Ce front que j'examinais attentivement semblait marqué par
la fatalité. Sa figure était pâle ; ses yeux noirs lançaient des éclairs, et de temps en temps ses traits, quoique altérés par la souffrance, se contractaient par un sourire ironique et infernal. " Ce que je vais vous apprendre, me dit-il, va confondre votre raison. Vous douterez, vous ne croirez pas ; moi-même bien souvent je doute encore, je le voudrais du moins ; mais les preuves sont là, et il y a dans tout ce qui nous entoure, dans notre organisation même, bien d'autres mystères que nous sommes obligés de subir sans pouvoir les comprendre." Il s'arrêta un instant comme pour recueillir ses idées, passa la main sur son front et continua : " Je suis né dans ce château. J'avais deux frères, mes aînés, à qui devaient revenir les biens et les honneurs de notre maison. Je n'avais rien à attendre que le manteau d'abbé et le petit collet, et cependant des pensées d'ambition et de gloire fermentaient dans ma tète, et faisaient battre mon cœur. Malheureux de mon obscurité, avide de renommée, je ne révais qu'aux moyens d'en acquérir, et cette idée me rendait insensible à tous les plaisirs et à toutes les douceurs de la vie. Le présent ne m'était rien, je n'existais que dans l'avenir, et cet avenir se présentait à moi sous l'aspect le plus sombre.
" J'avais près de trente ans et je n'étais rien encore ; alors, et de tous côtés, s'élevaient dans la capitale des réputations littéraires dont l'éclat retentissait ju.squ'en notre province. — Ah ! me disais-je .souvent, si je pouvais du moins me faire un nom dans la carrière des lettres ! ce serait toujours de la renommée, et c'est là seulement qu'est le bonheur. — J'avais pour confident de mes chagrins un ancien domestique, un vieux nègre, qui était dans ce château, bien avant ma naissance ; c'était à coup sûr le plus âgé de la maison, car personne ne se rappelait l'y avoir vu entrer ; .es gens du pays prétendent même qu'il a connu le maréchal Fabert et assisté à sa mort..."
En ce moment mon interlocuteur me vit faire un geste de surprise, il s'arrêta et me demanda ce que j'avais. — • Rien, lui dis-je. Mais malgré moi je pensai à l'homme noir dont nous avait parlé la veille notre aubergiste
M. de C*** continua :
" Un jour, devant Yago (c'était le nom du nègre), je me laissai aller à mon désespoir sur mon obscurité et sur l'inutilité de mes jours, et je m'écriai : Je donnerais dix années de ma vie pour être placé au premier rang de nos auteurs. — Dix ans, me dit-il froidement, c'est beaucoup ; c'est payer bien cher peu de chose ; n'importe, j'accepte vos dix ans, je les prends ; rappelez-vous vos promesses, je tiendrai les miennes. — Je ne vous peindrai pas ma surprise en l'entendant parler ainsi ; je crus que les années avaient affaibli sa raison ; je haussai les épaules en souriant, et, quelques jours après, je quittai ce château pour faire un voyage à Paris. Là je me trouvai lancé dans la société des gens de lettres ; leur exemple m'encouragea, et je publiai plusieurs ou\Tages dont je ne vous raconterai pas ici le succès. Tout Paris s'empressa de les voir ; les journaux retentirent de mes louanges ; le nouveau nom que j'avais pris devint célèbre et hier encore, jeune homme, vous l'admiriez...."
Ici un nouveau geste de surprise interrompit ce récit : " Vous n'êtes donc pas le duc de C***?" m'écriai-je.
" — Non, répondit-il froidement." Et je me dis en moimême : Un homme de lettres célèbre.... Est-ce Marmontel ? est-ce d'Alembert ? est-ce Voltaire ?
Mon inconnu soupira ; un sourire de regret et de mépris vint effleurer ses lèvres et il reprit son récit.
" Cette réputation littéraire que j'avais enviée fut bientôt insuffisante pour une âme aussi ardente que la m.ienne ; j'aspirais à de plus nobles succès, et je disais à Yago, qui m'avait suivi à Paris et qui ne me quittait plus : il n'y a ''o gloire réelle, il n'y a de véritable renommée que celle que l'on acquiert dans la carrière des armes. Qu'est-ce qu'un homme de lettres, un poète ? Rien. Pai'lez-moi d'un grand capitaine, d'un général d'armée ; voilà le destin que j'envie et pour une grande réputation militaire je donnerais dix des années qui me restent. — Je les accepte, me répondit Yago ; je les prends, elles m'appartiennent ; ne l'oubliez pas.
A cet endroit de son récit l'inconnu s'arrêta encore, et
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voyant l'espèce de trouble et d'hésitation qui se peignait dans tous mes traits : " Je vous l'avais bien dii, jeune homme, cela vous semble un rêve, une chimère '...à moi aussi. ...et cependant les grades, les honneurs que j'ai obte nus n'étaient point une illusion ; ces soldats que j'ai conduits au feu, ces redoutes enlevées', ces drapeaux, ces victoires dont la France a retenti ; tout cela fut mon ouvrage ; toute cette gloire m'a appartenu."
Pendant qu'il marchait à grands pas et qu'il parlait ainsi avec chaleur, avec enthousiasme, la surprise avait glacé tous mes sens, et je me disais : Qui est donc là près de moi ? Estce Coigny ? est-ce Richelieu ? est-ce le maréchal de Saxe ?
De cet état d'exaltation mon inconnu était retombé dans l'abattement, et, s'approchant de moi, il me dit d'un air sombre :
" Yago avait dit vrai ; et quand plus tard, dégoûté de cette vaine fumée de gloire militaire, j'aspirais à ce qu'il y a seulement de réel et de positif dans ce monde ; quand, au prix de cinq ou six années d'existence, je désirai l'or et It-i» richesses, il me les accorda encore... Oui, jeune homme, oui, j'ai vu la fortune, seconder, surpasser tous mes vœux : des terres, des forêts, des châteaux.... Ce matin encore tout cela était en mon pouvoir, et si vous doutez de moi, si vous doutez d'Yago, attendez, attendez, il va venir, et vous allez voir par vous-même, par vos yeux, que ce qui confond votre raison et la mienne n'est malheureusement que trop réel."
L'inconnu s'approcha alors de la cheminée, regarda la pendule, fit un geste d'effroi, et me dit à voix basse :
" Ce matin, au point du jour, je me sentis si abattu et si faible que je pouvais à peine me soulever ; je sonnai mon valet de chambre ; ce fut Yago qui parut. — Qu'est-ce donc que j'éprouve, lui dis-je ? — Maître, rien que de très naturel : l'heure approche, le moment arrive. — Et lequel, lui dis-je ? — Ne le devinez-vous pas ? Le ciel vous avait destiné soixante ans à vivre ; vous en aviez trente quand j'ai commencé à vous obéir. — Yago, lui dis-je avec eiTroi, parlestu sérieusement?— Oui, maître, en cinq ans vous avez dépensé en gloire vingt-cinq années d'existence. Vous me
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les a\ ez données, elles m'appartiennent ; et ces jours dont vous vous êtes privé seront maintenant ajoutés aux miens. — ■ Quoi ! c'était là le prix de tes services ? — D'autres les ont payés plus cher ; témoin Fabert que je protégeais aussi. — Tais-toi, tais-toi, lui dis-je ; ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai. — A la bonne heure ; mais préparez-vous, car il ne vous reste plus qu'une demi-heure à vivre. — Tu te joues de moi, tu me trompes. — En aucune façon ; calculez vousmême : trente-cinq ans où vous avez vécu réellement et vingt-cinq que vous avez perdus ; total, soixante. C'est votre compte, chacun le sien. — Et il voulait sortir ; et je sentais mes forces diminuer ; je sentais la vie m'échapper. — Yago ! Yago ! m'écriai-je, donne-moi quelques heures quelques heures encore ! — Non, non, répondit-il, ce serait maintenant les retrancher de mon compte, et je connais mieux que vous le prix de la vie : il n'y a pas de trésor qui puisse payer deux heures d'existence. — Et je pouvais à peine parler ; mes yeux se voilaient, le froid de la mort glaçait mes veines. — Eh bien ! lui dis-je en faisant un effort, reprends ces biens pour lesquels j'ai tout sacrifié. Quatre heures encore, et je renonce à mon or, à mes ri- . chesses, a cette opulence, que j'ai tant désirés. — Soit, tu as été bon maître, et je veux faire quelque chose pour toi ; j'y consens.
" .Te sentis mes forces se ranimer, et je m'écriai : Quatre heures ! c'est si peu de chose ! . . Yago ! Yago ! quatre autres encore, et je renonce à ma gloii'e littéraire, à tous mes ouvrages, à ce qui m'avait placé si haut dans l'estime du monde ! — Quatre heures pour cela ! s'écria le nègre avec dédain, c'est beaucoup ; n'importe, je ne t'aurai point refusé ta dernière grâce. — Non pas la dernière, lui disje en joignant \eb mains. Yago ! Yago ! je t'en supplie, donne-moi jusqu'à ce soir, les douze heures, la journée entière, et que mes exploits, ma victoire, que ma renommée militaire, que tout soit effacé à jamais de la mémoire des hommes ; qu'il n'en reste plus rien sur la terre. Ce jour, Yago, ce jour tout entier, et je serai trop content. — Tu abuses de ma bonté, me dit-il, et je fais un marché de dupe
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N'importe encore, je te donne jusqu'au couclier du soleil, après cela ne me demande plus rien. A ce soir donc, je viendrai te prendre. Et il est parti, poursuivit l'inconnu avec désespoir, et ce jour où je vous parle est le dernier qui me reste !" Puis s'approchant de la porte vitrée qui était ouverte et qui donnait sur le parc, il s'écria : " Je ne verrai plus ce beau ciel, ces verts gazons, ces eaux jaillissantes ; je ne respirerai plus l'air embaumé du printemps. Insensé que j'étais ! ces biens que Dieu donne à tous, ces biens auxquels j'étais insensible et dont maintenant seulement je comprends la douceur, pendant vingt-cinq ans encore je pouvais en jouir! Et j'ai usé mes jours, je les ai sacrifiés pour une gloire stérile qui ne m'a pas rendu heureux et qui est morte avec moi Tenez, tenez, me
dit-il en me montrant des paysans qui traversaient le parc et se rendaient à l'ouvrage en chantant, que ne donneraisje pas maintenant pour partager leurs travaux et leur misère ! Mais je n'ai plus rien à donner ni rien à espérer icibas, pas même le malheur!"
En ce moment, un rayon de soleil, un soleil du mois de mai, vint éclairer ses traits pâles et égarés. Il me saisit le bras avec ime espèce de délire et me dit : '• Voyez, voyez donc ! que c'est beau le soleil ! et il faut quitter tout cela ! . . . Ah ! que du moins j'en jouisse encore ! Que je savoure en entier ce jour si pur et si beau qui pour moi n'aura pas de lendemain ! . . ."
Il s'élança en courant dans le parc, et au détour d'une allée, il disparut avant que j'aie pu le retenir.
A vrai dire je n'en avais pas la force ; j'étais retombé sur le canapé, étourdi, anéanti de tout ce que je venais de voir et d'entendre. Je me levai, je marchai pour bien me convaincre que j'étais éveillé, que je n'étais pas sous l'influence d'un songe. En ce moment la porte du boudoir s'ouvrit, et un domestique me dit : " Voici mon maître le duc de C * * *." Un homme d'une soixantaine d'années et d'une physionomie distinguée s'avança et, me tciiilant la main, me dem:i:ida pardon de m'uvoir fait, attendre aussi long-temps. "Je n'étais pas au chdteau, nn' dit-il, y: viens de la ville où j'ai
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été consulter pour la santé du coint^ de C * * *, mon frère cadet. — Ses jours seraient-ils en danger ? m'ccriai-je. Non, monsieur, grâce au ciel, me répondit le duc ; mais dans sa jeunesse des idées d'ambition et de gloire avaient exalté son imagination, et une maladie fort grave qu'il a faite der nièrement, et où il a pensé périr, lui a laissé au cerveau une espèce de délire et d'aliénation qui lui persuade toujours qu'il n'a plus qu'un jour à vivre. C'est là sa folie."
Tout me fut expliqué.
" Maintenant, poursuivit le duc, venons à vous, jeune homme, et voyons ce que nous pouvons faire pour votre avancement. Nous partirons à la fin du mois pour Versailles ; je vous présenterai. — Je connais vos bontés pour moi, monsieur le duc, et je viens vous en remercier. — Quoi ! auriez-vous renoncé à la cour et aux avantages que vous pouvez y attendre 1 — Oui, monsieur. — Mais songez donc que grâce à moi, vous y ferez un chemin rapide, et qu'avec un peu d'assiduité et de patience vous pouvez d'ici à une dizaine d'années. . . — Dix années de perdues, m'écriai-je ? — Eh bien ! reprit-il avec étonnement, est-ce payer trop cher la gloire, la fortune, les honneurs ? . . . Allons, jeune homme, nous partirons pour Versailles. — Non, monsieur le duc, je repars pour la Bretagne et vous prie de recevoir tous mes remercîments et ceux de ma famille."
" — C'est de la folie !" s'écria le duc.
Et moi, pensant à ce que je venais d'entendre, je me dis : C'est de la raison.
Le lendemain j'étais en route, et avec quelles délices je revis mon beau château de la Roche-Bernard, les vieux arbres de mon parc, le soleil de la Bretagne ! J'avais retrouvé mes vassaux, mes sœurs, ma mère, et le bonheur ! . . qui depuis ne m'a plus quitté, car huit jours après j'épous;:i Henriette.
(^Nouvelles.)
COUSIN (Victor) naquit à Paris en 1791. Il fut un des élèves les plus remarquables du lycée Charlemagne, et commença par des succès de collège une renommée que comme professeur et philosophe il a rendue européenne. Il a publié différents ouvrages philosophiques et une traduction de Platon, à laquelle il a joint des arguments qui décèlent partout le grand écrivain et le penseur profond.
M. Cousin, qui est entré à l'Académie française après la mort de Fourier, en 1830, est aujourd'hui pair de France et directeur de l'Ecole normede.