‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 144 sur 265 · BONNIVARD, PRISONNIER À CHILLON · texte numérisé non relu

BONNIVARD, PRISONNIER À CHILLON

Bonnivard ayant voulu affranchir Genève, échoua dans son entreprise ; transporté à Chillon, il y trouva une captivité affreuse. Lié par le milieu du corps à une chaîne dont l'autre bout allait rejoindre un anneau de fer scellé dans un pilier, il y resta ainsi six ans, n'ayant de liberté que la longueur de cette chaîne, ne pouvant se coucher que là où elle permettait de s'étendre, tournant toujours comme une bête fauve à l'entour de son pilier, creusant le pavé avec sa marche forcément régulière, rongé par cette pensée que sa captivité ne servait peut-être en rien à raffranchissi'iuenl de son pavs, et que Genève et lui étaient voués à des fers 2]

éternels. Comment, dans cette longue nuit, que nul jour hk venait interrompre, dont le silence n'était troublé que par le bruit des flots du lac, battant les murs du cachot, comment, ô mon Dieu ! la pensée n'a-t-elle pas tué la matière ? Comment, un matin, le geôlier ne trouva-t-il pas son prisonnier mort ou fou, quand une seule idée, une idée éternelle, devait lui briser le cœur et lui dessécher le cerveau ? Et, pendant ce temps, pendant six ans, pendant cette éternité, pas un cri, pas une plainte, dirent ses geôliers, excepté sans doute quand le ciel déchaînait l'orage, quand la tempête soulevait les flots, quand la pluie et le vent fouettaient les murs ; car alors, sa voix se perdait dans la grande voix de la nature ; car alors, vous seul, ô mon Dieu ! vous pouviez distinguer ses cris et ses sanglots ; et ses geôliers, qui n'avaient pas joui de son désespoir, le retrouvaient le lendemain calme et résigné, car la tempête alors s'était calmée dans son cœur, comme dans la nature. Oh ! sans cela, sans ce' j, ne se serait-il pas brisé la tête à son pilier ? ne se serait-il pas étranglé avec sa chaîne ? aurait-il attendu le jour où l'on entra en tumulte dans sa prison, et où cent voix lui dirent à la fois :

— Bonnivard, tu es libre !

— Et Genève ?

— Libre aussi ! {^Impressions de voyage.)

* SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin) est né à Boulogne-surnier, le 24 Décembre 1804. Après avoir étudié la médecine, il renonça à cette profession, pour se consacrer tout entier au culte des le(tres. Disciple de V. Hugo, il se fit d'abord connaître par un volume de vers, publié sous le pseudonyme de Joseph Delonne. Plus tard, les Consolations et les Pensées d'Août vinrent ajouter à sa réputation de poète ; cependant il nous semble que M. Sainte-Beuve a mieux réussi en prose qu'en vers, et que sa gloire comme écrivain repose surtout sur ses Critiques et Portraits littérai: es et sur son Tableau de la Poésie fran- Ç'/ise au XV le siècle

On doit encore à ce critique judicieux le roman psychologique de Volupté, livre un peu trop vanté à notre sens, et une histoire érudite et curieuse de Port-Royal.

M. Sainte-Beuve a été nommé membre de l'Académie, en 1844, a la place de C. Delavigne. V. Hugo a fait une éloquente réponse à son discours de réception.

ESPRIT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE AU XVIIe SIECLE

Les critiques, et particulièrement les étrangers, qui, dans ces derniers temps, ont jugé avec le plus de sévérité nos deux siècles littéraires, se sont accordés à reconnaître que ce qui y dominait, ce qui s'y réfléchissait en mille façons, ce qui leur donnait le plus d'éclat et d'ornement, c'était l'esprit de conversation et de société, l'entente du monde et des hommes, l'intelligence vive et déliée des convenances et des ridicules, l'ingénieuse délicatesse des sentiments, la grâce, le piquant, la politesse achevée du langage. Et en effet c'est bien là, avec les réserves que chacun fait, et deux ou trois noms comme ceux de Bossuet et de Montesquieu qu'on sous-entend, c'est là, jusqu'en 1789 environ, le caractère distinctif, le trait marquant de la littérature française entre les autres littératures d'Europe. Cette gloire, dont on a presque fait un reproche à notre nation, est assez féconde et assez belle pour qui sait l'entendre et l'interpréter.

Au commencement du XV 11^ siècle, notre civilisation, et partant notre langue et notre littérature, n'avaient rien de mûr ni d'assuré. L'Europe, au sortir des troubles religieux et à travers les phases de la guerre de trente ans, enfantait laborieusement un ordre politique nouveau ; la Ftance à l'intérieur épuisait son reste de discordes civiles. A la cour, quelques salons, quelques ruelles de beaux-esprits étaient déjà de mode ; mais rien n'y germait encore de grand et d'original, et l'on y vivait à satiété sur les romans espagnols, sur les sonnets et les pastorales d'Italie. Ce ne fut qu'après Richelieu, après la Fronde, sous la Reine-Mère et Mazarin, que, tout d'un coup, du milieu des fêtes de Saint-Mandé et de Vaux, des salons de l'hôtel de Rambouillet et des antichambres du jeune roi, sortirent, comme

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^ar miracle, trois esprits excellents, trois génies diverse ment doués, mais tous les trois d'nn goût naïf et pur, d'une parfaite simplicité, d'une abondance heureus«i) nourris des grâces b^ des délicatesses indigènes, et destinés à ouvrir un âge brillant de gloire où nul ne les a surpassés. Molière, La Fontaine et madame de Sévigné appartiennent à une génération littéraire, qui ])récéda celle dont Racme et Boileau furent les chefs, et ils se distinguent de ces derniers par divers traits qui tiennent à la fois à la nature de leur génie et à la date de leur venue. On sent que, par tournure d'esprit comme par position, ils sont bien plus voisins de la France d'avant Louis XIV, de la vieille langue et du vieil esprit français ; qu'ils y ont été bien plus mêlés par leur éducation et leurs lectures, et que, s'ils sont moins appréciés des étrangers que certains écrivains postérieurs, ils le doivent précisément à ce qu'il y a de plus intime, de plus indéfinissable et de plus charmant pour nous dans leur accent et leur manière. Si donc aujourd'hui, et avec raison, l'on s'attache à réviser et à remettre en question beaucoup de jugements rédigés, il y a quelque vingt ans, par les professeurs d'Athénée ; si l'on déclare impitoyablement la guerre à beaucoup de renommées surfaites, on ne saurait en revanche trop vénérer et trop maintenir ces écrivains immortels, qui, les premiers, ont donné à la littérature française son caractère d'originalité, et lui ont assuré jusqu'ici une phvsionomie unique entre toutes les littératures. Molière a tiré du spectacle de la vie, du jeu animé des travers, des vices et des ridicules humains, tout ce qui se peut concevoir de plus fort et de plus haut en poésie. La Fontaine et madame de Sévigné, sur une scène moins large, ont eu un sentiment si fin et si vrai des choses et de la vie de leur temps, chacun à sa manière, La' Fontaine plus rapproché de la nature, madame de Sévigné plus mêlée à la société ; et ce sentiment exquis, ils l'ont tellement exprimé dU vif dans leurs écrits, qu'ils se trouvent placés sans efl^ort i côté et fort peu au-dessous de leur illustre contemporain [Critiques et Portraits littéraires.)

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