G. SAND
A part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques
[Vaîentine.)
* LA grand' bête.
Il arriva bientôt à la chapelle de Saint-Sylvain : c votait une masure abandonnée depuis long temps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres et projetait des lueurs obliques et tremblantes, sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine impression désagréable, en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui auraier pas fait peur ; mais son éducation rustique lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux poétiques ; il en rougissait au contraire et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique ; mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer las terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la grand' bête dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La grand' bète apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour empoisonner les élables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner ; car -les balles de fusil ne l'atteignent point et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable : plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle se livre à milie plaisanteries diaboliques avec les imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement
qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants, elle passe de la taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un bœuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un bœuf, ni un loup, ni un chien enragé, c'est la grand'' bête ; c'est le fléau des campagnes, la terreur des habitants et le triste présage d'une ]irochaine épidémie parmi les bestiaux.
Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes ; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le danger.
Soudain un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède, dont la longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal redoutable ; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouline blanche à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles de la chapelle.
[André )