‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 156 sur 265 · LA VERITABLE ET LA FAUSSE DEVOTION · texte numérisé non relu

LA VERITABLE ET LA FAUSSE DEVOTION

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soit plus à priser que les parfaits dévots,

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle

Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ;

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ;

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue à leur gré

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune

Par le chemin du ciel courir à la fortune ;

Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour.

Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices ;

Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment

De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment ;

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,

Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère.

260 LEÇONS CT MODÈJ.ES DE Ll'l TÉRATURE.

Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,

Veut nous assassiner avec un fer sacré :

De ce faux caractère on en voit trop paraître.

Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître ^

Ce titre par aucun ne leur est débattu ;

Ce ne sont point du trut fanfarons de vertu ;

On ne voit pas en eux ce faste insupportable,

Et leur dévotion est humaine et traitable.

Ils ne connurent point toutes nos actions ;

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;

Et laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres

L'apparence du mal a chez eux peu d'appui.

Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.

Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ;

On les voit pour tous soins se mêler de bien vivre ;

Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ;

Ils attachent leur haine au péché seulement.

Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême

Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.

[Tartufe^ act. i, se. 6

Page 1