MORT DE VATEL
Le roi arriva jeudi au soir ; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : " Je suis perdu d'honneur; voici une affaire que je ne supporterai pas." Il dtit à Gourville : " La tête me tourne ; il y a douze nuits que je n'ai dormi : aidez-moi à donner des ordres." Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le prince qui alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : " Vatel, tout va bien ; rien n'était plus beau que le souper du roi." Il répondit : " Monseigneur, votre bonté m'achève ; je sais que le rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit M. le prince, ne vous fâchez point : tout va bien." Minui* vient : le feu d'artifice ne réussit point : il fut couvert d'un nuage ; il coûtoit seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée. 11 lui demande : " Est-ce là tout ? — Oui, monsieur." 11 ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les
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autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait, il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville : il lui dit : " Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci." Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épéc contre la porte, et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup (car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels) qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort ; on loua et blâma son courage.