‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 69 sur 265 · MA MAISON, MES AMIS, MES PLAISIRS À LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

MA MAISON, MES AMIS, MES PLAISIRS À LA CAMPAGNE

SI j'Étais riche.

Je n'irais pas me bâtir une ville à la campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et plus gai que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.

Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse d'amis aimant le plaisir, et s'y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses et le panier des vendangeiKjs-rrdsàyrtous les airs de la ville seraient oubliés ; et, ^ç'vaïîsife viîIîÈgêfl^ au village, nous nous trouverions livres à des fouies d'aJftusements divers

1 BIBi:CTHSCA

qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie aclii^e nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'élégance ; la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre, quelquefois au loin, près d'une source vive, sur l'herbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d'aunes et de coudriers : une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin ; on aurait le gazon pour table et pour chaises ; les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons ; chacun, "se préférant ouvertement à tout autre trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus char mant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importuns laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s'amusant à nous faire attendre à boire, et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets, pour être nos maîtres ; chacun serait servi par tous ; le temps passerait sans le compter, le repas serait le repos, et durerait autant que l'ardeur du jour. S'il passait près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gaiement sa misère ; et moi, j'aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret : " Je suis encore homme."

Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j'y serais des premiers avec ma troupe. Si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient a mon voisinage, on saurait que j'aime la joie, et j'y snraih

invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueraient à la fête, et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaiement au bout de leur longue table ; j'y ferais chorus au refrain id'une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra.

[Emile.)

» DIDEROT (Denis) naquit à Langres en octobre 1713. Fils d'un coutelier, il n'en fit pas moins d'excellentes études, car on le destinait à l'état ecclésiastique. Mais le créateur futur de l'Encyclopédie ne pouvait devenir ministre de Dieu ; en effet Diderot se jeta de bonne heure dans le monde littéraire où ses Pensées philo'tophifjiics et sa Lettre sur les aveugles lui assurèrent bientôt une certaine influence. UEncyrlopédie, dont il conçut le plan avec d'Alembert, ne larda pas à le placer à. la tête de l'école philosophique du siècle dernier, école trop bien aj)préciée de nos jours pour qu'il soit besoin d'en faire ici la critique. Doué des plus heureuses qualités, d'un talent souple, fécond et presque universel, le plus artiste peut-être des écrivains de son époque, Diderot eut pu conquérir une juste immortalité si, comme l'a dit un de ses amis, il n'avait perdu les moments les plus précieux de sa vie à faire une guerre opiniâtre à. Dieu.

Il mourut à Paris en Juillet IT^^-l, après avoir été comblé des faveurs de Catherine II, à. la cour de laquelle il fit un assez long séjour.

Page 1