‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 102 sur 191 · LES SOUVENIRS DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS DE LA VIEILLESSE

Le plus doux privilège que la nature ait accordé à l'homme qui vieillit, c'est celui de se ressaisir avec une extrême facilité des impressions de l'enfance. A cet âge de repos, le cours de la vie ressemble à celui d'un ruisseau que la pente rapproche, à travers mille détours, des environs de sa source, et qui libre enfin de tous les obstacles qui ont embarrassé son voyage inutile, vainqueur des rochers qui l'ont brisé à son passage, pur de l'écume des torrents qui a troublé ses eaux, se déroule et s'aplanit tout à coup pour répéter une fois encore, avant de disparaître, les premiers ombrages qui se soient mirés à ses bords. A le voir ainsi, calme et transparent, réfléchir à sa surface immobile les mêmes arbres et les mêmes rivages, on se demanderait volontiers de quel côté il commence et de quel côté il finit. Il faut qu'un rameau de saule, dont l'orage de la veille lui a confié le débris, flotte un moment sous vos yeux pour vous faire reconnaître l'endroit vers lequel son penchant l'entraîne.

Demain le fleuve qui l'attend à quelques pas l'aura emporté avec lui, et ce sera pour jamais.

Tous les intermédiaires s'effacent ainsi dans les souvenirs de la vieillesse, reposée des passions orageuses et des espérances déçues, quand les longs voyages de la pensée ramènent l'homme, de circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs de son riant berceau. Cette volupté est une des plus vives de l'âme, mais elle dure peu ; et c'est la seule d'ailleurs que puissent envier à ceux qui ont eu le

malheur de vivre longtemps ceux qui ont le bonheur de mourir jeunes.

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