‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 118 sur 191 · MORT DE L'AVARE GRANDET · texte numérisé non relu

MORT DE L'AVARE GRANDET

Dans l'année 1 825, Grandet, sentant le poids des infirmités, fut forcé d'initier sa fille aux secrets de sa fortune territoriale et lui dit, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot, le notaire, dont il avait éprouvé la probité. Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin, à l'âge de 79 ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. M. Grandet fut condamné par M. Bergerin.

En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement le dernier anneau d'affection qui la liait à la société.... Elle fut sublime de soins et d'attentions pour son vieux père dont les facultés commençaient à baisser, mais dont l'avarice se soutenait instinctivement ; aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie.

Dès le matin, il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d'or ; puis il restait là sans mouvement, mais il regardait, et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour.

Puis il se réveillait de sa stupeur apparente, au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Alors, il agitait son fauteuil à roulettes, jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu'elle plaçât, en secret, elle-même, les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât la porte. Puis, il revenait à sa place, silencieusement, aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef toujours placée dans la poche de son gilet, et qu'il tâtait de temps en temps.

, Enfin arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels

la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à soi et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à Nanon, sa gouvernante : Serre, serre ça, pour qu'on ne me le vole pas. Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors, en disant à sa fille :

— -Y sont-ils ? y sont-ils ? d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.

— Oui, mon père.

— Veille à l'or, mets de l'or devant moi !

Alors Eugénie lui étendait des louis sur une petite table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur

les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.

— Cela me réchauffe, disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.

Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses* yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d'argent : il les regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Puis, lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil, pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie. Il appela Eugénie qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée devant lui, et baignât de ses larmes une main déjà froide.

— Mon père, bénissez-moi !

— Aie bien soin de tout ; tu me rendras compte de ça làbas, dit-il

Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait quatre cent mille livres de rente en biens-fonds, dans l'arrondissement de Saumur, deux centcinquante mille francs en trois pour cent acquis à soixanteun francs, et qui valaient alors soixante-dix-sept francs ; plus, trois millions en or, et cent mille francs en écus, sans compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à vingt millions.

(Eugénie Grandet.)

* l'usurier.

Saisirez-vous bien sa figure pâle et blafarde à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom de face lunaire, et qui ressemblait à du vermeil dédoré ? Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés, et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de M. de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils, et craignaient la lumière, dont ils étaient garantis par l'abat-

jour d'une vieille casquette verte. Son nez pointu était si grêlé dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les tisons de son foyer toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était, en quelque sorte, un homme modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort ; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Vers le soir, l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaîté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative ; voilà le voisin dont le hasard m'avait gratifié dans la maison que j'habitais, rue des Grès. Cette maison, qui n'a pas de cour, est humide et sombre ; les appartements ne tirent leur jour que de la rue. A ce triste aspect, la gaîté d'un fils de famille expirait avant qu'il n'entrât chez mon voisin. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, était moi. Il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un journal, et me per- 20*

mettait le soir d'entrer dans sa cellule où nous causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage conduite qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. Avait-il des parents, des amis ? était-il riche ou pauvre ? personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la banque. Il recevait luimême ses billets, en courant dans Paris d'une jambe sèche comme celle d'un cerf. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napoléon se fit jour on ne sait comment, à travers son gousset ; un locataire qui le suivait dans l'escalier le ramassa et le lui présenta : — Cela ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. A moi de l'or ! vivraisje comme je vis, si j'étais riche ? Le matin, il apprêtait luimême son café sur un réchaud de tôle qui restait toujours dans l'angle noir de sa cheminée. Un rôtisseur lui apportait son dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour approprier sa chambre. Enfin, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination, cet homme s'appelait Gobseck.

(Le Père Goriot.)

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