STANCES
Tircis, il faut songer à faire la retraite ; La course de nos jours est plus qu'à demi faite L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des vents notre nef vagabonde : Il est temps de jouir des délices du port.
Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ;
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
Il laboure le champ que labourait son père ; Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés ; Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, Et n'observe des vents les sinistres présages Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire ;
Son fertile domaine est son petit empire ;
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau.
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces ;
Et sans porter envie à la pompe des princes,
Il est content chez lui de les voir en tableau.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, Et vivons désormais loin de la servitude De ces palais dorés où tout le monde accourt : Sous un chêne élevé, les arbrisseaux s'ennuient ; Et devant le soleil tous les astres s'enfuient, De peur d'être obligés de lui faire la cour.
(Poésies diverses.)
CORNEILLE (Pierre) naquit à Rouen le 6 juin 1606. Une circonstance heureuse, qui lui fournit l'idée de sa première pièce (Mélite, 1625), le décida à suivre la carrière du théâtre. Plusieurs comédies qu'il donna ensuite lui méritèrent la protection du cardinal de Richelieu, qui l'admit au nombre des auteurs occupés à écrire des pièces d'après les plans qu'il avait tracés. En 1625, Corneille, à qui Médée révéla une partie de sa force, s'affranchit de la tutelle du cardinal. Devenu libre, il donna en 1636 le Cid. Le succès qu'obtint cette tragédie fut immense. L'Académie française, fondée l'année précédente, fut chargée par le ministre de l'examen du Cid, et le jugement qu'elle publia ajouta au triomphe de Corneille, sans toutefois blesser le cardinal. Horace et Cinna, qui parurent en 1639, Polyeucte en 1640, semblaient devoir mettre le comble à la gloire de leur auteur ; mais il lui était réservé de conquérir des palmes nouvelles en fondant successivement la comédie et le drame lyrique. Le Menteur (1642) ouvrit la carrière où Molière devait s'illustrer dix ans plus tard, et Andromède (1650) celle où Quinault devait acquérir ses plus beaux titres à la renommée. La Mort de Pompée, Rodogune, Héraclius, qui précédèrent Andromède, les tragédies de Nicomède et de Sertorius, qui ne furent représentées qu'après, sont des compositions originales que notre littérature comptera éternellement parmi ses chefs-d'œuvre.
Corneille obtint de son vivant le titre de Grand, que la postérité lui a confirmé. Ce poète, qui est regardé à juste titre comme le fondatour de la tragédie en France, fut enlevé à la France le 1er octobre 1684. Membre de l'Académie depuis 1647, il en était le doyen lorsqu'il mourut.