‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 144 sur 191 · SONGE DE THYESTE · texte numérisé non relu

SONGE DE THYESTE

Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux ; Du soleil à regret j'y revois la lumière ; Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière. De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours. Une voix, dont en vain je cherche à me défendre, Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendre : J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté, d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images. Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon cœur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette île fatale, J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux. Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre, J'ai cru d'^Erope en pleurs entendre gémir l'ombre ; Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi, Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi : " Quoi ! tu peux t'arrêter dans ce séjour funeste ! Suis-moi, m'a-t-elle dit, infortuné Thyeste." Le spectre, à la lueur d'un pâle et noir flambeau, A ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau. J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée, Le geste menaçant et la vue égarée, Plus terrible pour moi, dans ces cruels moments, Que le tombeau, le spectre et ses gémissements. J'ai cru voir le barbare entouré des Furies ; Un glaive encor fumant armait ses mains impies ; Et, sans être attendri de ses cris douloureux, Il semblait dans son sang plonger un malheureux. . iErope, à cet aspect, plaintive et désolée, De ses lambeaux sanglants à mes yeux s'est voilée.

Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissants ;

L'horreur a suspendu l'usage de mes sens.

A mille affreux objets l'âme entière livrée,

La frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée.

Le cruel, d'une main, semblait m'ouvrir le flanc,

Et de l'autre, à longs traits, m'abreuver de mon sang ;

Le flambeau s'est éteint, l'ombre a percé la terre,

Et le songe a fini par un coup de tonnerre

(Atree et Thyeste, act. n, se. 2.)

PIRON (Alexis) naquit à Dijon en 1689. Il fit jouer plusieurs petites pièces sur les théâtres secondaires avant d'aborder la scène qu'il devait enrichir d'un chef-d'œuvre. Il donna au Théâtre-Français les comédies de l'Ecole des pères et de la Métromanie, et les tragédies de Callistkène, de Gustave et de Fernand Cortex. Piron fut élu par l'Académie française à une grande majorité ; mais Louis XV refusa de sanctionner sa nomination, ha Métromanie, un grand nombre d'épigrammes excellentes, et quelques pièces fugitives pleines de talent et d'originalité, sont des titres durables sur lesquels sa réputation est établie.

Piron mourut le 21 janvier 1773.

LE METROMANE.

Ce mélange de gloire et de gain m'importune ; On doit tout à l'honneur, et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier. L'avocat se peut-il égaler au poète ?

De ce dernier la gloire est durable et complète. Il vit long-temps après que l'autre a disparu : Scarron même l'emporte aujourd'hui sur Patru. Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome ; Lieux propres autrefois à produire un grand homme ! L'encre de la chicane, et sa barbare voix, N'y défigurait pas l'éloquence et les lois.

Que des traces du monstre on purge la tribune,

J'y monte ; et mes talents, voués à la fortune,

Jusqu'à la prose encor voudront bien déroger ;

Mais l'abus ne pouvant sitôt se corriger,

Qu'on me laisse à mon gré, n'aspirant qu'à la gloire,

Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire,

Et primer dans un art plus au-dessus du droit,

Plus grave, plus sensé, plus noble qu'on ne croit.

La fraude impunément, dans le siècle où nous sommes,

Foule aux pieds l'équité, si précieuse aux hommes :

Est-il pour un esprit solide et généreux,

Une cause plus belle à plaider devant eux ?

Que la fortune donc me soit mère ou marâtre,

C'en est fait : pour barreau je choisis le théâtre,

Pour client la vertu, pour loi la vérité,

Et pour juges mon siècle et la postérité.

Infortuné ! je touche à mon cinquième lustre,

Sans avoir publié rien qui me rende illustre !

On m'ignore ; et je rampe encore, à l'âge heureux

Où Corneille et Racine étaient déjà fameux !

Ils ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense ;

Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance.

Mais le remède est simple ; il faut faire comme eux :

Ils nous ont dérobé, dérobons nos neveux ;

Et, tarissant la source où puise un beau délire,

A tous nos successeurs ne laissons rien à dire.

Un démon triomphant m'élève à cet emploi :

Malheur aux écrivains qui viendront après moi !

(La Métromanie, act. m, se. 7.)

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