‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 148 sur 191 · LUSIGNAN A SA FILLE, POUR LA RAMENER A LA RELIGION DE SES PERES · texte numérisé non relu

LUSIGNAN A SA FILLE, POUR LA RAMENER A LA RELIGION DE SES PERES

Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire, J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire ; Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants : Et, lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve ma fille, elle est ton ennemie.

Je suis bien malheureux ! C'est ton père, c'est moi.

C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.

Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines ; C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs. O fille encor trop chère ! Connais-tu ton destin ? Sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, T'ouvrent leurs bras sanglants tendus du haut des cieux. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes ; En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix. Vois ces murs, vois ce temple, envahis par tes maîtres ; Tout annonce le dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais ; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, Il voulut expirer sous les coups de l'impie ; C'est là que de la tombe il rappela sa vie.

Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,

Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ;

Et tu n'y peux rester sans renier ton père,

Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.

Je te vois dans mes bras et pleurer et gémir,

Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir ;

Je vois la vérité dans ton cœur descendue.

Je retrouve ma fille après l'avoir perdue ;

Et je reprends ma gloire et ma félicité,

En dérobant mon sang à l'infidélité.

(Zaïre, act. u, se. 3.)

GRESSET (Jean-Baptiste-Louis) naquit à Amiens en 1709. Il n'avait que vingt ans lorsque parut Vert-vert, ouvrage dans lequel J.-B. Rousseau reconnut de si grandes beautés poétiques qu'il l'appela un phénomène littéraire. C'est dans la poésie légère qu'a surtout excellé Gresset ; la Chartreuse et les Ombres sont deux badinages charmants écrits avec une grâce et une légèreté tout-à-fait originales. Gresset a travaillé pour le théâtre ; la tragédie d'Edouard III et le drame de Sidney n'ajoutèrent pas à sa réputation ; mais le Méchant, comédie pleine d'esprit et de raison, et l'une des meilleures qu'on ait applaudies depuis Molière, lui a mérité une place honorable parmi nos poètes comiques. Gresset, après avoir été reçu à l'Académie française, en 1784, fut surpris par des scrupules de piété qui le firent renoncer à la poésie. Il mourut à Amiens le 16 juin 1777.

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