LE MONDE
Oh bon ! quelle folie ! êtes-vous de ces gens
Soupçonneux, ombrageux, croyez-vous aux méchants,
Et réalisez-vous cet être imaginaire,
Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire 1
Pour moi, je n'y crois pas, soit dit sans intérêt,
Tout le monde est méchant, et personne ne l'est :
On reçoit et l'on rend, on est à peu près quitte.
Parlez-vous des propos ? Comme il n'est ni mérite, Ni goût, ni jugement qui ne soit contredit, Que rien n'est vrai sur rien, qu'importe ce qu'on dit ? Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre : L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre. Je dis ici qu'Eraste est un mauvais plaisant ; Hé bien, on dit ailleurs qu'Eraste est amusant. Si vous parlez des faits et des tracasseries, Je n'y vois, dans le fond, que des plaisanteries ; Et si vous attachez du crime à tout cela, Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là : L'agrément couvre tout, il rend tout légitime. Aujourd'hui dans le monde on ne connaît qu'un crime ; C'est l'ennui : pour le fuir, tous les moyens sont bons. Il gagnerait bientôt les meilleures maisons, Si l'on s'aimait si fort : l'amusement circule Par les préventions, les torts, le ridicule. Au reste, chacun parle et fait comme il l'entend : Tout est mal, tout est bien, tout le monde est content. (Le Méchant, act. iv, se. 5.)
Des mortels j'ai vu les chimères ;
Sur leurs fortunes mensongères
J'ai vu régner la folle erreur :
J'ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles
Sous une écorce de grandeur ;
Mille lâchetés infidèles
Sous un coloris de candeur ;
Et j'ai dit au fond de mon cœur :
Heureux qui, dans la paix secrète.
D'une libre et sûre retraite,
Vit ignoré, content de peu,
Et qui ne se voit point sans cesse
Jouet de l'aveugle déesse,
Ou dupe de l'aveugle dieu. (La Chartreuse.)
LE FRANC (Jean-Jacques, marquis de Pompignan) naquit à Montauban le 10 août 1709. Il fit représenter à l'âge de vingt-cinq ans sa tragédie de Didon, qui fit concevoir des espérances qu'il n'a pas réalisées. Reçu à l'Académie française, en 1759, il attaqua maladroitement, dans son discours de réception, les philosophes aux suffrages desquels il devait son élection : une conspiration générale s'ourdit contre lui ; on attaqua non pas seulement l'écrivain, mais l'homme et le chrétien. Le Franc n'osant plus se présenter nulle part abandonna Paris, et tomba dans une noire mélancolie, puis dans un état complet de folie. Dans quelques unes de ses odes et de ses poésies sacrées, on trouve de l'élévation, une hardiesse souvent poétique, et cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions.
Il mourut à Montauban le 1er novembre 1784.