MONOLOGUE D'HAMLET
Quoi! ce vil Claudius a donc eu la constance De voir son propre crime avec indifférence, Sans remords, sans terreur, comme un crime étranger ! Son cœur n'a pu gémir, son front n'a pu changer ! S'ils étaient innocents ! Non, l'ombre de mon père, Exprès pour m'égarer n'eût point percé la terre. Si mon esprit pourtant n'eût cru, n'eût adopté Qu'un mensonge effrayant par lui-même enfanté ! Si mes sens m'abusaient ! si cette main fumante Offrait au ciel le sang d'une mère innocente !...
Je ne sais que résoudre : immobile et troublé, C'est trop souffrir long-temps de mon doute accablé, C'est trop souffrir la vie et le poids qui me tue. Eh ! qu'offre donc la mort à mon âme abattue ? Un asile assuré, le plus doux des chemins, Qui conduit au repos les malheureux humains. Mourons ! que craindre encor quand on a cessé d'être ? La mort, c'est le sommeil... c'est le réveil peut-être !
ducis. 307
Peut-être... Ah! c'est ce mot qui glace épouvanté L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté ; Devant ce vaste abîme il se jette en arrière, Ressaisit l'existence, et s'attache à la terre. Dans nos troubles pressants qui peut nous avertir Des secrets de ce monde où tout va s'engloutir ? Sans l'effroi qu'il inspire et la terreur sacrée Qui défend son passage, et siège à son entrée, Combien de malheureux iraient, dans le tombeau, De leurs longues douleurs déposer le fardeau ! Ah ! que ce port souvent est vu d'un œil d'envie Par le faible, agité sur les flots de la vie ! Mais il craint dans ses maux, au-delà du trépas, Des maux plus grands encore, et qu'il ne connaît pas. Redoutable avenir, tu glaces mon courage ! Va, laisse à ma douleur achever son ouvrage.
(Hamlet, act. iv. se. 1.)