VISION DE MACBETH
C'était l'heure fatale où le jour qui s'enfuit Appelle avec effroi les erreurs de la nuit, L'heure où souvent trompés nos esprits s'épouvantent. Près d'un chêne enflammé devant moi se présentent Trois femmes. Quel aspect! Non, l'œil humain jamais Ne vit d'air plus affreux, de plus difformes traits. Leur front sauvage et dur, flétri par la vieillesse, Exprimait par degrés leur féroce allégresse. Dans les flancs entr'ouverts d'un enfant égorge, Pour consulter le sort, leur bras s'était plongé. Ces trois spectres sanglants, courbés sur leur victime, Y cherchaient et l'indice et l'espoir d'un grand crime ; Et ce grand crime enfin se montrant à leurs yeux, Par un chant sacrilège ils rendaient grâce aux dieux. Étonné, je m'avance. " Existez-vous, leur dis-je, Ou bien ne m'offrez-vous qu'un effrayant prestige ?" Par des mots inconnus ces êtres monstrueux S'appejaient tour à tour, s'applaudissaient entre eux,
S'approchaient, me montraient avec un ris farouche ; Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche. Je leur parle, et dans l'ombre ils s'échappent soudain, L'un avec un poignard, l'autre un sceptre à la main ; L'autre d'un long serpent serrait le corps livide : Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide, Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi, M'ont laissé pour adieux ces mots, " Tu seras roi."
Ma langue s'est glacée.
Un exécrable espoir entrait dans ma pensée. Si loin du trône encor, comment y parvenir ! Je n'osais sans trembler regarder l'avenir. Enfin dans mes exploits, dans ma propre innocence, Ma timide vertu trouvait quelque assurance. Je cherchais dans moi-même un secret défenseur, Et déjà du repos je goûtais Ja douceur : A l'instant j'ai senti, sous ma main dégouttante, Un corps meurtri, du sang, une chair palpitante : C'était moi, dans la nuit, sur un lit ténébreux, Qui perçais à grands coups un vieillard malheureux.
(Macbeth, act. n, se. 6.)
DELILLE (Jacques) naquit à Aigue-Perse (Auvergne), le 22 juin 1738. Après avoir fait de brillantes études au collège de Lisieux, il fut obligé d'accepter les modestes fonctions de maître élémentaire au collège de Beauvais, puis il passa en qualité de professeur d'humanités au collège d'Amiens. C'est dans cette ville qu'il commença la traduction des Géorgiques. Nommé professeur à Paris au collège de la Marche, il y acheva cet ouvrage, dont la publication fut une sorte d'événement littéraire. Voltaire, frappé d'étonnement et d'admiration, écrivit aussitôt à l'Académie pour l'engager à réunir ses suffrages sur un poète qui s'annonçait par un début si éclatant. Les Jardins, l'Imagination, VHomme des champs, les Trois Règnes, la Pitié, poèmes descriptifs dans lesquels Delille a déployé tout le luxe des formes et des images poétiques, ont été moins favorablement accueillis d'abord. En rendant
pleine justice au talent du poète, en louant les beautés de détail, la critique a dû signaler des défauts graves qui tiennent au plan général et résultent de la manière de procéder de l'auteur, lequel subordonnait toujours l'ensemble "aux détails, et s'occupait avec moins de soin de composer un tout harmonieux, que d'inventer des épisodes qui lui fournissent l'occasion de déployer ses riches qualités poétiques. Les belles traductions du Paradis perdu de Milton, de l'Essai sur l'homme de Pope, et de l'Enéide de Virgile, sont, avec les Géor giques et l'Imagination, les plus beaux titres de gloire de cet écrivain.
Delille, qui avait été nommé membre de l'Académie française, en 1774, mourut à Paris le 1er mai 1813.