LETTRE DE RECOMMANDATION A MONTESQUIEU
Depuis que vous courez le monde, Monsieur, c'est grand hasard si de tous les compliments que j'ai prié qu'on vous fît pour moi, on vous en a fait un seul, et il serait fort naturel que vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se présente une jolie occasion de vous en faire souvenir ; je dis jolie au pied de la lettre, jolie aux yeux, et qui certainement plaira aux vôtres. C'est pour vous recommander mademoiselle Salle, bannie de notre Opéra par ostracisme. N'allez pas lui dire ce mot-là, elle croirait que je l'accuse de quelque chose d'effroyable, et se désespérerait. Mais il est vrai que c'est ostracisme tout pur. La danse charmante, et surtout les mœurs très honnêtes de la petite Aristide ont déplu à ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, et même aux maîtres. Elle se réfugie en Angleterre, et vous allez jouir de notre perte. Je vous avertis que vous n'aurez que sa danse, et en vérité ce sera bien assez. Il me vient une pensée. On dit que vous êtes fort bien auprès de la reine, et je l'eusse presque deviné, car il y a long-temps que je sais combien elle a du goût pour les gens d'esprit et combien elle est accoutumée à ceux du premier ordre, témoin Newton ; et j'ai même dit mon sentiment en parlant de lui. Si la reine voulait faire apprendre à danser aux princesses ses filles par une personne propre à leur donner l'air convenable à leur naissance, et digne en même temps de cet honneur par sa conduite, elle serait trop heureuse que la fortune lui eût envoyé mademoiselle Salle. Enfin, je vous demande votre protection pour elle en toute occasion, ou plutôt je ne vous demande que de la voir un peu, après quoi le reste ira tout seul.
ÉROSTRATE ET DÉMETRIUS.
Erostrate. Trois cent soixante statues élevées dans Athènes à votre honneur ! c'est beaucoup.
• Démétrius. Je m'étais saisi du gouvernement ; et, après cela, il était assez aisé d'obtenir du peuple des statues.
FCNTENELLE. 63
Érostrate. Vous étiez bien content de vous être ainsi multiplié vous-même trois cent soixante fois, et de ne recontrer que vous dans cette ville ?
Démétrius. Je l'avoue : mais, hélas ! cette joie ne fut pas de longue durée. La face des affaires changea du jour au lendemain ; il ne resta pas une seule de mes statues : on les abattit, on les brisa.
Érostrate. Voilà un terrible revers! Et qui fut celui qui fit cette belle expédition ?
Démétrius. Ce fut Démétrius Poliorcète, fils d'Antigonus.
Érostrate. Démétrius Poliorcète ! J'aurais bien voulu être en sa place. Il y avait beaucoup de plaisir à abattre un si grand nombre de statues faites pour un même homme.
Démétrius. Un pareil souhait n'est digne que de celui qui a brûlé le temple d'Éphèse. Vous conservez encore votre ancien caractère.
Érostrate. On m'a bien reproché cet embrasement du temple d'Éphèse ; toute la Grèce en a fait beaucoup de bruit ; mais en vérité cela est pitoyable ; on ne juge guère sainement des choses.
Démétrius. Je suis d'avis que vous vous plaigniez de l'injustice qu'on vous a faite de détester une si belle action, et de la loi par laquelle les Éphésiens défendirent que l'on prononçât jamais le nom d'Érostrate.
Érostrate. Je n'ai pas du moins sujet de me plaindre de l'effet de cette loi ; car les Éphésiens furent de bonnes gens, qui ne s'aperçurent pas que défendre de prononcer un nom, c'était l'immortaliser. Mais leur loi même sur quoi était-elle fondée ? J'avais une envie démesurée de faire parler de moi, et je brûlai leur temple. Ne devaient-ils pas se tenir bien heureux que mon ambition ne leur coûtât pas davantage 1 on ne les en pouvait quitter à meilleur marché. Un autre aurait peut-être ruiné toute la ville et tout leur État.
Démétrius. On dirait à vous entendre que vous étiez en droit de ne rien épargner pour faire parler de vous, et que l'on doit compter pour des grâces les maux que vous n'avez pas faits.
Erostrate. Il est facile de vous prouver le droit que j'avais de brûler le temple d'Éphèse. Pourquoi l'avait-on bâti avec tant d'art et de magnificence ? Le dessein de l'architecte n'était-il pas de faire vivre son nom 1
Démétrius. Apparemment.
Erostrate. Hé bien, ce fut pour faire vivre aussi mon nom que je brûlai ce temple.
Démétrius. Le beau raisonnement ! Vous est-il permis de ruiner pour votre gloire les ouvrages d'un autre ?
Erostrate. Oui : la vanité qui avait élevé ce temple par les mains d'un autre l'a pu ruiner par les miennes ; elle a un droit légitime sur tous les ouvrages des hommes ; elle les a faits, et elle les peut détruire : les plus grands Etats mêmes n'ont pas sujet de se plaindre qu'elle les renverse, quand elle y trouve son compte ; ils ne pourraient pas prouver une origine indépendante d'elle. Un roi qui, pour honorer les funérailles d'un cheval, ferait raser la ville de Bucéphalie, lui ferait-il une injustice ? je ne le crois pas, car on ne s'avisa de bâtir cette ville que pour assurer la mémoire de Bucéphale, et par conséquent elle est affectée à l'honneur des chevaux.
Démétrius. Selon vous rien ne "serait en sûreté ; je ne sais si les hommes mêmes y seraient.
Erostrate. La vanité se joue de leurs vies, ainsi que de tout le reste. Un père laisse le plus d'enfants qu'il peut, afin de perpétuer son nom. Un conquérant, afin de perpétuer le sien, extermine le plus d'hommes qu'il lui est possible.
Démétrius. Je ne m'étonne pas que vous employiez toutes sortes de raisons pour soutenir le parti des destructeurs ; mais enfin si c'est un moyen d'établir sa gloire que d'abattre les monuments de la gloire d'autrui, du moins il n'y a pas de moyen moins noble que celui-là.
Erostrate. Je ne sais s'il est moins noble que les autres ; mais je sais qu'il est nécessaire qu'il se trouve des gens qui le prennent.
Démétrius. Nécessaire !
Erostrate. Hé ! assurément. La terre ressemble à de
grandes tablettes où chacun veut écrire son nom. Quand ces tablettes sont pleines, il faut bien effacer les noms qui y sont déjà inscrits, pour y en mettre de nouveaux. Que serait-ce, si tous les monuments des anciens subsistaient ? Les modernes n'auraient pas où placer les leurs. Pouviezvous espérer que trois cent soixante statues fussent longtemps sur pied ? Ne voyez-vous pas bien que votre gloire tenait trop de place ?
Démétrius. Ce fut une plaisante vengeance que celle que Démétrius Poliorcète exerça sur mes statues ; puisqu'elles étaient une fois élevées dans toute la ville d'Athènes, ne valait-il pas autant les y laisser ?
Erostrate. Oui : mais avant qu'elles fussent élevées, ne valait-il pas autant ne les point élever ? Ce sont les passions qui font et qui défont tout. Si la raison dominait sur la terre, il ne s'y passerait rien. On dit que les pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l'on ne peut naviguer, et qu'ils veulent du vent, au hasard d'avoir des tempêtes. Les passions sont chez les hommes des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu'ils causent souvent les orages.
(Dialogues.)
* ROLLIN (Charles) naquit à Paris le 30 Janvier 1661. Fils d'un, coutelier, il dut à la protection d'un bénédictin d'entrer au collège des Dix-Huit où il fit de brillantes études. Professeur à 22 aus, Rollin provoqua d'utiles et salutaires réformes dans l'enseignement et ne tarda point à occuper les plus hautes fonctions dans l'Université. Ce fut en 1726 seulement qu'il publia le Traité des études, ouvrage remarquable qui fut suivi de Y Histoire ancienne. Ce travail, qui se compose de treize volumes parus de 1730 à 1738, produisit une vive sensation dans le monde littéraire. Rollin avait déjà composé cinq volumes de son Histoire romaine, quand le mort vint le surprendre le 14 Septembre 1741.
* UN VIEILLARD DE SYRACUSE, AU PEUPLE ASSEMBLE POUR DÉLIBÉRER SUR LE SORT DES PRISONNIERS ATHÉNIENS.
Vous voyez un père infortuné, qui a senti plus qu'aucun autre Syracusain les funestes effets de cette guerre qui lui a ravi deux fils, la consolation et l'espoir de sa vieillesse. Je ne puis point, à la vérité, ne point admirer leur courage et leur bonheur d'avoir sacrifié au salut de la République une vie que la loi commune de la nature leur aurait tôt ou tard enlevée ; mais je ne puis aussi ne pas sentir la plaie cruelle que leur mort a faite à mon cœur, et ne point haïr et détester les Athéniens, auteurs de cette malheureuse guerre, comme les homicides et les meurtriers de mes enfants !
Cependant, je ne puis le dissimuler, je suis moins sensible à ma douleur qu'à l'honneur de ma patrie ; et je la vois prête à se déshonorer pour toujours, par le cruel avis qu'on vous propose. Les Athéniens, il est vrai, méritent toutes sortes de mauvais traitements et de supplices pour l'injuste guerre qu'ils nous ont déclarée ; mais les Dieux, justes vengeurs du crime, ne les ont-ils pas assez punis, et ne nous ont-ils pas assez vengés ? Quand leurs chefs ont déposé leurs armes et se sont rendus à nous, n'était-ce pas dans l'espérance de conserver leur vie ? Et pouvons-nous la leur ôter, sans encourir le juste reproche d'avoir violé le droit des gens, et d'avoir déshonoré notre victoire par une barbare cruauté ? 'Quoi ! vous souffrirez que votre gloire soit ainsi flétrie dans tout l'univers, et qu'on dise qu'un peuple qui, le premier, a dans sa ville érigé un temple à la Miséricorde, n'en a point trouvé dans la vôtre ! Sont-ce donc les victoires et les triomphes seuls qui rendent une ville à jamais illustre ? Non, non, c'est la clémence pour des ennemis vaincus ; c'est la modération dans la plus grande prospérité ; c'est, enfin, la crainte d'irriter les Dieux par un orgueil fier et insolent. Vous n'avez point sans doute oublié que ce même Nicias, sur le sort duquel vous allez prononcer, est celui qui plaida votre cause dans l'as-
semblée des Athéniens, et qui employa tout son crédit et toute son éloquence pour les détourner de vous faire la guerre. Une sentence de mort, prononcée contre ce digne chef, est-elle donc une juste récompense du zèle qu'il a témoigné pour vos intérêts ? Pour moi, la mort me sera moins triste que la vue d'une telle injustice commise par ma patrie et par mes concitoyens.
[Histoire ancienne, liv. viii.)
MASSILLON (Jean-Baptiste) naquit à Hières en Provence le 24 juin 1663. Les supérieurs de l'Oratoire ayant pressenti qu'il devait leur faire honneur, l'admirent, à dix-huit ans, dans leur congrégation. Dès son début dans la chaire Massillon obtint un succès qui effraya sa modestie ; il alla se cacher dans l'abbaye de Septfons, pour échapper, disait -il, au démon de l'orgueil. Un hasard le fit connaître du cardinal de Noailles, qui le tira de sa retraite. Chargé en 1699 de prêcher le Carême à l'église de l'Oratoire, et l'Avent à Versailles, Massillon excita à la ville et à la cour un égal enthousiasme. Jamais on n'avait entendu du haut de la chaire une éloquence aussi pure, aussi harmonieuse et aussi pathétique. En 1704, il prêcha un second Carême avec le même succès ; mais l'envie le calomnia auprès de Louis XIV, et jusqu'à la mort du grand roi, Massillon vécut dans une sorte de disgrâce. Nommé, en 1717, par le régent, évêque de Clermont, il prononça, la même année, devant Louis XV âgé de neuf ans le Petit-Carême, qui lui valut le surnom de Racine de la chaire, mais que les critiques du 18e siècle plaçaient à tort au-dessus du Carême et de l'Avent prêches en 1699. Reçu membre de l'Académie française en 1719, Massillon qiùtta presque aussitôt Paris et se rendit à Clermont, où il mourut le 18 septembre 1742, regretté des pauvres comme un père, du clergé comme un bienfaiteur, et de tous comme un ami.