LA MORT
Hélas ! regardez derrière vous : où sont vos premières années ? Que laissent-elles de réel dans votre souvenir ?
Pas plus qu'un songe de la nuit ; vous avez rêvé que vous avez vécu... Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés ?... Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros, dans la vertu comme dans le vice, qui sont le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques ; un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier. Tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse ; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement; rien ne demeure ; tout change, tout s'use, tout s'éteint : Dieu seul demeure toujours le même. Le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux ; et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant.
[Sermon sur la mort.)