LA VRAIE GLOIRE
La gloire est un sentiment qui nous élève à nos propres yeux, et qui accroît notre considération aux yeux des hommes éclairés. Son idée est indivisiblement liée avec celle d'une grande difficulté vaincue, d'une grande utilité subséquente au succès, et d'une égale augmentation de bonheur pour l'univers ou pour la patrie. Quelque génie que je reconnaisse dans l'invention d'une arme meurtrière, j'exciterais une juste
indignation, si je disais que tel homme ou telle nation eut la gloire de l'avoir inventée. La gloire, du moins selon les idées que je m'en suis formées, n'est pas la récompense du plus grand succès dans les sciences. Inventez un nouveau calcul, composez un poème sublime, ayez surpassé Cicéron ou Démosthène en éloquence, Thucydide ou Tacite dans l'histoire, je vous accorderai la célébrité, mais non la gloire.
On ne l'obtient pas davantage de l'excellence du talent dans les arts. Je suppose que vous avez tiré d'un bloc de marbre, ou le Gladiateur, ou l'Apollon du Belvéder ; que la Transfiguration soit sortie de votre pinceau, ou que vos chants simples, expressifs et mélodieux, vous aient placé sur la ligne de Pergolèse, vous jouirez d'une grande réputation, mais non de la gloire. Je dis plus : égalez Vauban dans l'art de fortifier les places, Turenne ou Condé dans l'art de commander les armées ; gagnez des batailles, conquérez des provinces : toutes ces actions seront belles, sans doute, et votre nom passera à la postérité la plus reculée ; mais c'est à d'autres qualités que la gloire est réservée. On n'a pas la gloire pour avoir ajouté à celle de sa nation. On est l'honneur de son corps, sans être la gloire de son pays. Un particulier peut souvent aspirer à la réputation, à la renommée, à l'immortalité : il n'y a que des circonstances rares, une heureuse étoile, qui puissent le conduire à la gloire.
La gloire appartient à Dieu dans le ciel. Sur la terre, c'est le lot de la vertu, et non du génie ; de la vertu utile, grande, bienfaisante, éclatante, héroïque, C'est le lot d'un monarque qui s'est occupé, pendant un règne orageux, du bonheur de ses sujets, et qui s'en est occupé avec succès. C'est le lot d'un sujet qui aurait sacrifié sa vie au salut de ses concitoyens. C'est le lot d'un peuple qui aura mieux aimé mourir libre que de vivre esclave. C'est le lot, non d'un César ou d'un Pompée, mais d'un Régulus ou d'un Caton. C'est le lot d'un Henri IV.
(Histoire philosophique.)
ROUSSEAU (Jean-Jacques) naquit à Genève le 28 juin 1712. Il suivit vingt carrières différentes, ou pour mieux dire il fit vingt métiers pour vivre, sans se douter du prodigieux talent que la nature avait déposé en lui. Il était âgé de trente-sept ans lorsque le hasard le lui révéla. L'Académie de Dijon ayant proposé cette question : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-ïl contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? Rousseau envoya au concours une pièce qui remporta le prix, quoiqu'il se fût décidé pour la négative. L'éclatant succès de ce premier sophisme le poussa à s'attaquer à toutes les idées reçues, et la hardiesse de ses écrits ne contribua pas moins que la magie et l'éloquence de son style à lui faire une prompte popularité. Le Discours sur Vinégalité des conditions, la Nouvelle Héloïse, Emile ou de VEducation, le Contrat social et les Confessions, ont immortalisé le nom de leur auteur, qui eut avec Voltaire la plus grande influence sur son siècle.
Rousseau mourut à Ermenonville le 3 juillet 1778, trente-quatre jours après la mort de Voltaire. ,
l'ombre de fabricius aux romains.
O Fabricius ! qu'eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras, et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes ? " Dieux ! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu ? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine ! Quel est ce langage étranger ? Quelles sont ces mœurs efféminées ? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices ? Insensés ! qu'avez-vous fait? Vous, les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus : ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent ; c'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires et des histrions que vous avez arrosé de votre sang la
Grèce et l'Asie. Les dépouilles de Carthage sont la proie d'un joueur de flûte.
" Romains, hàtez-vous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents : le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d'y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui, ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée ; il n'y entendit point cette éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Qu'y vit donc Cynéas de majestueux ? O citoyens ! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre."