LE REQUIN
Ce formidable squale parvient jusqu'à une longueur de plus de dix mètres (trente pieds, ou environ) ; il pèse quelquefois près de cinquante myriagrammes (mille livres), et il s'en faut de beaucoup que l'on ait prouvé que l'on doit regarder comme exagérée l'assertion de ceux qui ont prétendu qu'on avait péché un requin du poids de plus de cent quatrevingt-dix myriagrammes (quatre mille livres).
Mais la grandeur n'est pas son seul attribut ; il a reçu aussi la force et des armes meurtrières ; et, féroce autant que vorace, impétueux dans ses mouvements, avide de sang, insatiable de proie, il est véritablement le tigre de la mer. Recherchant sans crainte tout ennemi, poursuivant avec plus d'obstination, attaquant avec plus de rage, combattant avec plus d'acharnement que les autres habitants des eaux ; plus dangereux que plusieurs cétacés, qui presque toujours, sont moins puissants que lui ; inspirant même plus d'effroi que les baleines qui, moins bien armées, et douées d'appétits bien différents, ne provoquent presque jamais ni l'homme, ni les grands animaux ; rapide dans sa course, répandu sur tous les climats, ayant envahi, pour ainsi dire, toutes les mers ; paraissant souvent au milieu des tempêtes ; aperçu facilement par l'éclat phosphorique dont il brille, au milieu des ombres des nuits les plus orageuses ; menaçant de sa gueule énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du naufrage, leur fermant toute voie de
salut, leur montrant, en quelque sorte, leur tombe ouverte, et plaçant sous leurs yeux le signal de la destruction ; il n'est pas surprenant qu'il ait reçu le nom sinistre qu'il porte, et qui, réveillant tant d'idées lugubres, rappelle surtout la mort dont il est le ministre. Requin est, en effet, une corruption de requiem, qui désigne depuis longtems, en Europe, la mort et le repos éternel, et qui a dû être souvent, pour des passagers effrayés, l'expression de leur consternation, à la vue d'un squale de plus de trente pieds de longueur, et des victimes déchirées ou ensanglantées par ce tyran des ondes. Terrible encore lorsqu'on a pu parvenir à l'accabler de chaînes, se débattant avec violence au milieu de ses liens ; conservant une grande puissance, lors même qu'il est déjà tout baigné dans son sang, et pouvant, d'un seul coup de sa queue, répandre le ravage autour de lui à l'instant même où il est près d'expirer, n'est-il pas le plus formidable de tous les animaux auxquels la nature n'a pas départi des armes empoisonnées ? Le tigre le plus furieux, au milieu des sables brûlants ; le crocodile le plus fort, sur les rivages équatoriaux ; le serpent le plus démesuré, dans les solitudes africaines, doivent-ils inspirer autant d'effroi qu'un énorme requin au milieu des vagues agitées ?
{Histoire naturelle des poissons.)
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VOLNEY (Constantin-François Chasseboeuf, comte de) naquit à Craon le 3 février 1757. Deux ouvrages lui assurent un rang distingué parmi les écrivains français, le Voyage en Egypte et en Syrie et les Ruines. Le style de Volney est remarquable par la fermeté et la précision ; il est toujours clair, élégant et pittoresque. La forme séduisante sous laquelle il présente ses idées a donné quelque temps du crédit aux paradoxes qui abondent dans les Ruines, mais aujourd'hui cet ouvrage est plus apprécié pour la forme que pour le fond ; c'est un livre digne d'estime comme œuvre littéraire, mais dont la valeur, comme œuvre philosophique, est à peu près nulle.
Volney mourut à soixante-trois ans le 20 avril 1820, à Paris. Il était membre de l'Académie française depuis 1797.