‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 88 sur 191 · L'ASPECT DES PYRAMIDES D'EGYPTE · texte numérisé non relu

L'ASPECT DES PYRAMIDES D'EGYPTE

La main du temps, et plus encore celle des hommes qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet enthousiasme n'est point exagéré ; l'on commence à voir ces montagnes factices dix-huit lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche ; on en est encore à une lieue, et déjà elles dominent tellement sur la tête, qu'on croit être à leur pied ; enfin, l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme, si petit et si faible, qui rampe à leur pied, tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation* d'admiration, de respect. Mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport ; après avoir pris une si grande opinion de la puissance de l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afflige de penser que, pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de l'entassement de tant de matériaux.

On s'indigne contre l'extravagance des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages ; ce sentiment revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Egypte : ces labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple

opulent et ami des arts, que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à l'avarice qui, violant leurs tombeaux, a frustré leur espoir : on accorde moins de pitié à ces ruines ; et, tandis que l'amateur des arts s'indigne, dans Alexandrie, de voir scier les colonnes des palais pour en faire des meules de moulin, le philosophe, après cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet aux plus humbles de ses besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

{Voyage en Egypte.)

Mme DE STAËL.

STAEL-HOLSTEIN (Anne -Louise -Germaine, baronne de) naquit à Paris le 22 avril 1766. Fille du célèbre Necker, elle partagea les espérances que ce ministre attendait d'une réforme dont les effets, selon lui, devaient sauver la France du gouffre où cent années d'abus et de dilapidations l'avaient plongée. Les excès révolutionnaires excitèrent dans l'âme de madame de Staël une noble indignation ; elle publia une énergique mais inutile défense de Marie-Antoinette. Quand le consulat eut succédé au directoire, elle prit un moment parti pour le jeune héros dans lequel résidait la force du nouveau gouvernement ; mais elle ne tarda pas à se montrer hostile à Bonaparte, qui l'exila en 1801. Elle visita successivement l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, la Russie, la Suède et l'Angleterre, et ne rentra en France qu'à l'époque de la Restauration. Elle mourut le 14 juillet 1817. Delphine, Corinne, V Allemagne, les trois ouvrages les plus remarquables de cette femme célèbre, sont écrits d'un style ferme, énergique et brillant.

ERUPTION DU VESUVE.

Le feu du torrent est d'une couleur funèbre ; néanmoins quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et brillante ; mais la lave même est sombre, telle qu'on se représente un fleuve de l'enfer ; elle roule

lentement comme un sable noir de jour, et rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit d'étincelles, qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force : le tigre royal arrive ainsi secrètement à pas comptés. Cette lave avance, avance sans jamais se hâter, et sans perdre un instant ; si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle ; mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent que pour la première fois la terre se réfléchit dans le ciel, et lui donne l'apparence d'un éclair continuel : ce ciel, à son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.

Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flammes dans les gouffres d'où sort la lave. On a peur de ce qui ce passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de soufre, de bitume dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un vert liquide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une dissonance pour les yeux et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.

Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des poètes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme l'homme, à la férocité.

(Corinne.)

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