MORT DE MIRABEAU
Des presentiments de mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient l'essor. Cependant sa
conscience était satisfaite ; Festime publique s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez fait pour le salut de l'Etat, il avait du moins assez fait pour sa propre gloire. Pâle, et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites ; les excès de plaisir et de travail, les émotions delà tribune, avaient usé en peu de temps cette existence si forte. Des bains, qui renfermaient une dissolution de sublimé, avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés ; et, avant sa mort, on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq reprises différentes, sortit épuisé et ne reparut plus. Le lit de mort le reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on n'appelât pas de médecins ; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La têtje fut atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La cour envoyait émissaires sur émissaires ; les bulletins de sa santé se transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux passés : " Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus forte de France." L'empressement du peuple le toucha ; la visite de Bamave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester ; il appela M. de Talleyrand, et lui remit un discours qu'il A^enait d'écrire. ''^ Il sera plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testaments un homme qui n'est plus et qui vient de faire le sien." La cour avait voulu en eifet qu'il le fit, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre : " Ce Pitt, dit-il, est le ministre des préparatifs : il gouverne
avec des menaces : je lui donnerais de la peine, si je vivais." Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins, il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres : " Mon ami, dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui ; il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel." Des douleurs poignantes interrompaient de temps en temps ces discours si nobles et si calmes. " Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner des souffrances inutiles." En disant ces mots, il demande de l'opium avec instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après, il expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt ses travaux ; un deuil général est ordonné ; des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelques députés : " Nous irons tous ! s'écrient-ils." L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette inscription :