‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 111 sur 216 · PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE

Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille ; quelques coups de fusil avaient été tirés, et il parait que des instigateurs avaient proféré plusieurs fois le cri : A la Bastille ! Le vœu de sa destruction se trouvait dans quelques cahiers ; ainsi, les idées avaient pris d'avance cette direction. On demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu que l'hôtel des. Invalides en contenait

un dépôt considérable. On s'y rend aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil en fait défendre l'entrée, disant qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien entendre, se précipite dans l'hôtel, enlève les canons et une grande quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait la Bastille. Les assiégeants disaient que le canon de la place était dirigé sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers, le peuple, ne voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celuici est obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une nouvelle troupe arrive en armes, en criant : " Nous voulons la Bastille !" La garnison somme les assaillants de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps de garde et brisent à coups de hache les chaînes du pont qui retombe. La foule s'y précipite, et court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge de mousqueterie l'arrête : elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure quelques instants ; les électeurs, réunis à l'Hôtel de ville, entendant le bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège populaire, il était très-difficile de se faire entendre. Le bruit du tambour, la vue (î'un drapeau, suspendent quelque temps le feu. Les députés s'avancent ; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. Des coups de fusil sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place ; la garnison tire alors à

mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay, commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel de ville ; Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre : les signaux sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeants s'approchent en promettant de ne commettre aucun mal ; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à la fureur du peuple que par le devoûment des gardes-françaises. En ce moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente : on la suppose fille de Delaunay ; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en sûreté, et retourne à la mêlée.

Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule se précipite en criant victoire. La salle est envahie ; un garde-française, couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le peuple. Le règlement et les clefs de la Bastille sont au bout d'une baïonnette ; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une boucle de col : c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à la dernière extrémité.

[Révolution française.)

* VIGNY (Alfred, comte de) est né à. Loches, le 27 Mars 1799. Fils d'un officier supérieur, il se destina lui-même à la carrière militaire et resta dans l'armée jusqu' en 1828. Fatigué alors d'une existence monotone et sans gloire, il se consacra exclusivement au culte des lettres. Déjà, dans les loisirs trop longs du soldat en temps de paix, il avait composé d'admirables poésies qui, malheureusement, n'ont pas été assez goûtées ; puis, en 1826, il avait donné Cinq-Mars, roman historique qui restera. L'auteur du beau poème à!Eloa semble, hélas î avoir renoncé à la poésie ; en revanche, il a publié successivement plusieurs livres qui révèlent tous, à un haut degré, un talent pur, chaste et consciencieux, qualités qui, chaque jour, deviennent plus rares à notre époque. Ces ouvrages de M. de Vigny sont Stello, le drame touchant et simple de Chatterton et Servitude et grandeur militaires,

M. de Vigny est de l'Académie ; il y a succédé à Etienne^ l'auteur des deux gendres (1845).

Page 1