APPARITION DU SPECTRE DE THYESTE A ^GISTHE
O mon père !... pourquoi ton spectre errant, livide,
Assiège-t-il mes pas ? Il me parle, il me suit,
Sous ce même portique, au milieu de la nuit.
Ne crois pas qu'une erreur, dans le sommeil tracée.
De sa confuse image ait troublé ma pensée ;
Je veillais sous ces murs, où de son souvenir
Ma douleur recueillie osait s'entretenir ;
Le calme qui régnait à cette heure tranquille
Environnait d'effroi ce solitaire asile ;
Mes regards sans objet dans l'ombre étaient fixés ;
Il vint, il m'apparut, les cheveux hérissés.
Pâle, offrant de son sein la cicatrice horrible ;
Dans l'une de ses mains brille un acier terrible,
L'autre tient une coupe... ô spectacle odieux!
Souillée encor d'un sang tout fumant à mes yeux.
L'air farouche, et la lèvre à ses bords abreuvée :
" Prends, dit-il, cette épée à ton bras réservée ;
Voici, voici la coupe où mon frère abhorré
Me présenta le sang de mon fils massacré ;
Fais-y couler le sien que proscrit ma colère.
Et qu'à longs traits encor ma soif s'y désaltère."
Il recule à ces mots, me montrant de la main
Le Tartare profond, dont il suit le chemin.
Le dirai-j^ ? sa voix, perçant la nuit obscure,
Ce geste, et cette coupe, et sa large blessure.
Ce front décoloré, ses adieux menaçants...
J'ignore quel prestige égara tous mes sens...
Entraîné sur ses pas vers ces demeures sombres,
Gouffre immense où gémit le peuple errant des ombres,
Vivant, je crus descendre au noir séjour des morts.
Là, jurant et le Styx et les dieux de ses bords,
Et les monstres hideux de ses rives fatales,
Je vis, à la pâleur des torches infernales.
Les trois sœurs de l'enfer irriter leurs serpents,
Le rire d'Alecton accueillir mes serments ;
Thyeste les reçut, me tendit son épée,
Et je m'en saisissais, quand à ma main trompée
Le vain spectre échappa poussant d'horribles cris.
Je fuyais... Je ne sais à mes faibles esprits
Quelle flatteuse erreur présenta sa chimère.
Il me sembla monter au trône de mon père ;
Que, de sa pourpre auguste héritier glorieux.
Tout un peuple en mon nom brûlait l'encens des dieux ;
Je vis la Grèce entière à mon joug enchaînée,
La reine me guidant aux autels d'hyménée.
Et mes fiers ennemis, consternés et tremblants,
Abjurer à mes pieds leurs mépris insolents.
[Agamemnon, act. i, se. 1»)
BERANGER (Pierre-Jean) naquit à Paris, le 17 Août 1780. Ce fut dans une imprimerie qu'il passa ses premières années, et qu'il fit sa première éducation. Entraîné vers la poésie par un penchant irrésistible, il en étudia seul les règles, ou plutôt il les devina. Il composa d'abord des idylles dont la censure impériale arrêta la publication. Ce fut en 1815 que parurent ses premières Chansons : des milliers de copies
qui en avaient été faites les avaient popularisées en Europe long-temps avant que l'auteur les livrât à l'impression. Béranger, comme l'a dit Benjamin-Constant, a fait des odes sublimes en ne croyant faire que des chansons. Dans des poèmes lyriques de fort peu d'étendue, ce poète a toujours su allier avec bonheur le sentiment à la gaieté, la raison sévère et élevée à la satire vive et mordante, la grâce enfin la plus exquise à l'esprit le plus délicat et le plus fin.
Béranger est le créateur de la chanson nationale ; et comme il fut sans modèles, il restera sans rivaux. — Aujourd'hui, retiré à Passy, il occupe les heures tranquilles de sa vieillesse à écrire ses mémoires, auxquels il a donné la forme d'un Dictionnaire historique.