LA CHUTE DES FEUILLES
De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre.
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste et mourant, à son aurore,
Un jeune malade, à pas lents.
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses jeunes ans :
" Bois que j'aime î adieu... je succombe ;
" Votre deuil me prédit mon sort ;
" Et dans chaque feuille qui tombe
" Je vois un présage de mort.
" Fatal oracle d'Epidaure,
" Tu m'as dit : Les feuilles des bois
" A tes yeux jauniront encore,
" Mais c'est pour la dernière fois.
" L'éternel cyprès t'environne :
" Plus pâle que la pâle automne,
"Tu t'inclines vers le tombeau.
" Ta jeunesse sera flétrie
" Avant l'herbe de la prairie,
" Avant les pampres du coteau.
" Et je meurs ?... De leur froide haleine
" M'ont touché les sombres autans :
" Et j'ai vu comme une ombre vaine
" S'évanouir mon beau printemps.
'^ Tombe, tombe, feuille éphémère î
*' Voile aux yeux ce triste chemin ;
** Cache au désespoir de ma mère
" La place où je serai demain. ^
" Mais, A^ers la solitaire allée,
** Si mon amante échevelée
** Venait pleurer quand le jour fuit,
" Éveille par ton léger bruit
" Mon ombre un instant consolée."
Il dit, s'éloigne... et sans retour!
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée ;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.
(Elégies.)
SOUMET (Alexandre) naquit k Castelnaudary, le 8 février 1788. Il remporta de nombreuses couronnes dans les concours des Jeux floraux avant d'entrer en lice k l'Académie française où deux fois le prix lui fut décerné. En 1820, il fit représenter le même soir deux tragédies, Clytemnestre au Théâtre-Français, et Saul k l'Odéon. Les tragédies de Cléopâtre et de Jeanne d^Arc, qui succédèrent k Clytemnestre et à Saul, furent aussi favorablement accueillies ; et Une fête de Néron, ouvrage fait en collaboration avec M. Bellemontet, obtint un long succès. Depuis cette époque, M. Soumet occupé d'un poème épique, la. Divine Epopée, qu'il a publié en 1841, semblait avoir renoncé au théâtre, lorsqu'en 1842 il reparut au Théâtre français avec une tragédie intitulée le Gladiateur et la comédie du Chêne du Roi. Ces deux ouvrages n'ont obtenu qu'un succès d'estime. M. Soumet vient de mourir (1845). Il était de l'Académie française depuis 1823.