MODESTIE DE TURENNE
Il revenait de ses campagnes triomphantes avec la même froideur et la même tranquillité que s'il fût revenu d'une promenade ;. plus vide de sa propre gloire, que le public n'en était occupé. En vain les peuples s'empressaient pour le voir ; en vain, dans les assemblées, ceux qui avaient l'honneur de le connaître le montraient des yeux, du geste et de la voix à ceux qui ne le connaissaient pas ; en vain sa seule présence, sans train et sans suite, faisait sur les âmes cette impression presque divine qui attire tant de respect, et qui est le fruit le plus doux et le plus innocent de la vertu héroïque. Toutes ces choses, si propres à faire rentrer un homme en lui-même par une vanité raffinée, ou à le faire répandre au dehors par l'agitation d'une vanité moins réglée, n'altéraient en aucune manière la situation tranquille de son âme ; et il ne tenait pas à lui qu'on n'oubliât ses victoires et ses triomphes...
Dans le progrès même de la victoire, et dans ces moments d'amour-propre où un général voit qu'elle se déclare pour son parti sa religion était en garde pour l'empêcher d'irriter tant soit peu le Dieu jaloux, par une confiance trop précipitée de vaincre. En vain tout retentissait autour de lui des cris de victoire ; en vain les officiers se flattaient et le flattaient lui-même de l'assurance d'un heureux succès, il arrêtait tous ces emportemens de joie, où l'orgueil humain a tant de part, par ces paroles si dignes de sa piété : " Si Dieu ne nous soutient, et s'il n'achève son ouvrage, il y a encore assez de temps pour être battus."
Aussi, comme il reconnaissait que toutes les victoires venaient de Dieu, il s'eôbrçait de les rendre dignes de Dieu.
Après avoir vaincu les ennemis, il n'oubliait rien pour vaincre la victoire même. Vous savez que naturellement elle est cruelle, insolente, impie. M. de Turenne la rendait douce, raisonnable et religieuse. Quels ordres ne donnait-il pas? quels efforts ne fais ait-il pas pour arrêter le carnage, qui après Fardeur du combat, n'est plus qu'un crime et une brutalité barbare ; pour empêcher la profanation des temples, l'incendie des maisons, les dégâts inutiles, et les abominations qui obligent si souvent les princes chrétiens à pleurer les plus justes et les plus glorieuses victoires.
SAINT-REAL (César- Vichard, abbé de) naquit à Chambéry, en Savoie, en 1639. Il vint fort jeune à Paris, et se lia avec Antoine Varillas, qui lui inspira le goût des études historiques. La Conjuration des Espagnols contre Venise, que publia Saint-Réal en 1671, est son chef-d'œuvre ; et, quelques reproches qu'on puisse adresser à cet ouvrage où l'imagination de l'auteur a peut-être eu une trop grande part, il sera toujours regardé comme un des monuments les plus beaux de notre langue.
Saint-Réal quitta Paris en 1692 et se retira à Chambéry, où il mourut vers la fin de la même année.