RENAULT AUX CONJURES
Il commença par une narration simple et étendue de l'état présent des affaires, des forces.de la république et des leurs, de la disposition de la ville et de la flotte, des préparatifs de don Pèdre et du duc d'Ossone, des armes et des provisions de guerre qui étaient chez l'ambassadeur d'Espagne, des intelligences qu'il avait dans le sénat et parmi les nobles, enfin, de la connaissance exacte qu'on avait prise de tout ce qu'il pouvait être nécessaire de savoir.
Après s'être attiré l'approbation de ses auditeurs, par le récit de ces choses dont ils savaient la vérité comme lui, et qui étaient presque toutes les effets de leurs soins aussi bien que des siens :
" Voilà, mes compagnons, continua-t-il, quels sont les moyens destinés pour vous conduire à la gloire que vous cherchez. Chacun de vous peut juger s'ils sont suffisants et assurés. Nous avons des voies infaillibles pour introduire dix mille hommes de guerre dans une Adlle qui n'en a pas deux cents à nous opposer, dont le pillage joindra avec nous tous les étrangers que la curiosité ou le commerce y a attirés, et dont le peuple même nous aidera à dépouiller les grands,, qui l'ont dépouillé tant de fois, aussitôt qu'il verra sûreté à le faire. Les meilleurs vaisseaux de la flotte sont à nous, et les autres portent dès à présent avec eux ce qui doit les réduire en cendres. L'arsenal, la merveille de l'Europe et la terreur de l'Asie, est presque déjà en notre pouvoir. Les neuf vaillants hommes qui sont ici présents, qui sont en état de s'en emparer depuis près de six mois, ont si bien pris leurs mesures pendant ce délai, qu'ils ne croient rien hasarder en répondant sur leur tête de s'en rendre maîtres. Quand nous n'aurions ni les troupes du lazaret ni celles de terre-ferme, ni la petite flotte de Haillot pour nous soutenir, ni les cinq cents hommes de don Pèdre, ni les vingt vaisseaux vénitiens de notre camarade, ni les grands navires du duc d'Ossone, ni l'armée espagnole de Lombardie, nous serions assez forts avec les intelligences et les mille soldats que nous avons. Néanmoins, tous ces diflerents secours que je viens de nommer sont disposés de telle sorte, que chacun d'eux pourrait manquer sans porter le moindre préjudice aux autres ; ils peuvent bien s'entr'aider, mais ils ne sauraient s'entrenuire ; il est presque impossible qu'ils ne réussissent pas tous, et un seul nous suffit.
" Que si, après avoir pris toutes les précautions que la prudence humaine peut suggérer, on peut juger du succès que la fortune nous destine, quelle marque peut-on avoir de sa favem* qui ne soit au-dessous de celles que nous avons ?
Oui, mes amis, elles tiennent manifestement du prodige. Il est inouï, dans toutes les histoires, qu'une entreprise de cette nature ait été découverte en partie sans être entièrement ruinée ; et la nôtre a essuyé cinq accidents, dont le moindre, selon toutes les apparences humaines, devait la renverser. Qui n'eût cru que la perte de Spinosa, qui tramait la même chose que nous, serait l'occasion de la nôtre ? que le licenciement des troupes de Liévestein, qui nous étaient toutes dévouées, divulguerait ce que nous tenions caché ? que la dispersion de la petite flotte romprait toutes nos mesures, et serait une source féconde de nouveaux inconvénients ? que la découverte de Crème, que celle de Maran, attireraient nécessairement après elle la découverte de tout le parti ?
" Cependant toutes ces choses n'ont point eu de suite ; on n'en a point suivi la trace, qui aurait mené jusqu'à nous ; on n'a point profité des lumières qu'elles donnaient. Jamais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Le sénat, nous en sommes fidèlement instruits, le sénat est dans une sécurité parfaite. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus timides, endormi les plus soupçcîhneux, confondu les plus subtils. Nous vivons encore, mes chers amis ; nous sommes plus puissants que nous n'étions avant tous ces désastres ; ils n'ont servi qu'à éprouver notre constance. Nous vivons, et notre vie sera bientôt mortelle aux tyrans de ces lieux. Un bonheur si extraordinaire, si obstiné, peut-il être naturel ? Et n'avons-nous pas sujet de présumer qu'il est l'ouvrage de quelque puissance au-dessus des choses humaines ?
" Et en vérité, mes compagnons, qu'est-ce qu'il y a sur la terre qui soit digne de la protection du ciel, si ce que nous faisons ne l'est pas ? Nous détruisons le plus horrible de tous les gouvernements ; nous rendons le bien à tous les pauvres sujets de cet État, à qui l'avarice des nobles le ravirait éternellement sans nous ; nous sauvons l'honneur de toutes les femmes qui naîtraient quelque jour sous leur domination, avec assez d'agréments pour leur plaire ; nous
rappelons à la vie un nombre infini de malheureux que leur cruauté est en possession de sacrifier à leurs moindres ressentiments pour les sujets les plus légers ; en un mot, nous punissons les plus punissables de tous les hommes, également noircis des vices que la nature abhorre, et de ceux qu'elle ne souffre qu'avec pudeur.
" Ne craignons donc point de prendre l'épée d'une main et le flambeau de l'autre, pour exterminer ces misérables ; et, quand nous verrons ces palais où l'impiété est sur le trône, brûlants d'un feu, plutôt feu du ciel que le nôtre ; ces tribunaux, souillés tant de fois des larmes et de la substance des innocents, consumés par les flammes dévorantes ; le soldat furieux, retirant ses mains fumantes du sang des méchants ; la mort errante de toutes parts, et tout ce que la nuit et la licence militaire pourront produire de spectacles plus affreux, souvenons-nous alors, mes chers amis, qu'il n'y a rien de pur parmi les hommes ; que les plus louables actions sont sujettes aux plus grands inconvénients ; et qu'enfin, au lieu des diverses fureurs qui désolaient cette malheureuse terre, les désordres de la nuit prochaine sont les seuls moyens d'y faire régner à jamais la paix, l'innocence et la liberté."
[Conjuration contre Venise.)
LA BRUYERE.
LA BRUYERE (Jean de) naquit près de Dourdan en 1644. Son existence paisible, ses habitudes modestes ont dérobé aux regards des biographes la vie de cet homme célèbre, qui ne s'est fait connaître que par ses ouvrages. On sait seulement que c'est k la recommandation de Bossuet qu'il fut placé auprès du duc de Bourgogne pour lui enseigner l'histoire. En traduisant les Caractères de Théophraste, La Bruyère conçut la pensée d'exécuter un ouvrage du même genre qui fût le tableau neuf et animé des mœurs de son temps ; et le livre qu'il composa sous ce titre, les Caractères et les mœurs de ce siècle, parut en 1687. Cet ouvrage, dont le succès fut immense, est resté depuis près de deux cents ans l'objet de l'admiration des philosophes et des gens de goût.
Là Bruyère entra à l'Académie en 1693 et mourut k Versailles en 1696 d'une attaque d'apoplexie.