‹ Leçons françaisesChapitre 35 sur 71 · LE SOURD · texte numérisé non relu

LE SOURD

Un jeune homme de Paris qui, avec une compagnie nombreuse allait à Lyon, pour jouir de la satisfaction de voir cette seconde ville du royaume, raconte ainsi l'aventure qu'il y eut : Nous étions logés à la meilleure auberge, et nous étions liés avec une fort bonne compagnie qui s'y trouvait, ensorte que nous mangions ensemble. La veille de notre départ, j'étais dans la cour sur les cinq heures du soir, lorsqu'un homme y entra, menant son cheval par la bride — Prends soin de mon cheval, dit-il au valet d'écurie. — Nous n'avons pas de lit, lui répond ce valet ; ainsi, mon. sieur, cherchez une autre auberge. — Cela est juste, reprit cet homme, il faut donner quelque chose au valet, et j'aurai soin de toi demain matin. — Je ne vous dis pas cela, reprit ce garçon, je vous avertis que nous n'avons point de place, et que je ne puis mettre votre cheval à l'écurie, qui est pleine. — Cela suffit, reprit cet homme ; tu as l'air d'un brave garçon, aie bien soin de ma bête. — Je crois que ce diable d'homme -là est. fou, s'écria le valet ; voyant l'étranger prendre le chemin de la cuisine : que veut-il que je fasse de son cheval ? — Je pense qu'il est sourd, dis-je au valet : prenez garde que son cheval ne sorte, vous en seriez responsable. Je suivis cet homme à la cuisine. L'hôtesse lui fit le même compliment que son valet ; il lui répondit qu'il lui était bien obligé ; mais qu'il la priait de ne point le fatiguer à lui faire des complimens, parce qu'il était si sourd, qu'il n'entendrait pas tirer le canon : et tout de suite il prit une chaise, et s'établit auprès du feu, comme s'il eut été chez lui. L'hôtesse tint conseil avec son mari et le cuisinier, et vu qu'il n'y avait pas moyen de faire sortir cet homme de force, il fut décidé qu'il coucherait sur sa chaise. J'entrai dans la salle, où je racontai à la compagnie l'embarras de l'hôtesse : on en rit, et moi tout le premier, qui ne croyais pas que je serais la dupe de l'aventure. On servit ;

et notre homme entra à la suite des plats, et s'assit auprès de la table, vis-à-vis de la porte. Comme nous étions en société, on lui dit qu'il pouvait se mettre à la table d'hôte, et que nous ne voulions pas d'étranger. On lui avait fait ce compliment à tue-tête : il crut apparemment qu'on voulait le faire mettre à la place distinguée ; car il répondit qu'il était fort bien, et qu'il savait trop bien vivre, pour se mettre au haut bout de la table. Voyant qu'il n'était pas possible de nous faire entendre, il fallut prendre patience ; il mangea comme quatre ; et lorsqu'on apporta la carte de la dépense, il tira trente sous de sa poche, et les mit sur la table. La dépense de chacun de nous était bien plus forte; ce qu'on tâcha de lui faire comprendre ; mais il répondit toujours qu'il n'était pas homme à souffrir qu'on payât son écot, et qu'il nous était trop obligé de vouloir le défrayer ; que quoiqu'il fut mal mis, il avait le gousset garni : ce qu'il disait, sans doute, parce qu'on lui rendait sa monnaie pour qu'il donnât davantage. Sur ces entrefaites ayant vu monter une bassinoire, il fit une révérence, et sortit, en nous laissant tous éclater de rire. Une minute après, la servante descendit et me dit d'aller défendre mon lit, dont cet homme s'était saisi sans vouloir entendre ses raisons. Nous y montâmes tous ; mais il avait barricadé la porte, et nous sentîmes qu'il serait inutile d'y frapper. Comme il parlait seul, nous prêtâmes l'oreille. Que ma condition est misérable, disait-il ! on pourrait enfoncer ma porte sans que je l'entendisse : je n'ai d'autre ressource que de veiller toute la nuit avec ma chandelle allumée, pour faire usage de mes pistolets si on entreprenait de me voler. Il n'en eut pas la peine, je passai la nuit auprès du feu, et je pardonnai de bon cœur à cet homme qui me paraissait fort à plaindre. Il se leva le lendemain de bonne heure, donna trente sous pour la dépense de son cheval, et étant monté dessus, il m'adressa la parole : Je vous demande pardon, me dit-il, d'avoir pris votre lit. Un de mes amis, à qui on avait refusé un logement ici, a gagé vingt louis que je n'y coucherais pas : cette somme valait bien la peine d'être sourd. Au reste, monsieur, j'ai compris, par votre discours, que vous allez prendre la diligence d'eau ; je vous y trouverai, et vous prierai d'accepter un bon déjeûner, pour réparer la mauvais e nuit que vous avez passée. Il piqua des deux en achevant ces mots, et nous laissa fort étonnés du sang-froid avec lequel il avait joué son rôle.

L ABENAKI.

Pendant les dernières guerres de l'Amérique, une troupe de sauvages Abénakis défit un détachement anglais; les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers qu'eux à la course, et acharnés à les poursuivre : ils furent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples, même dans ces contrées.

Un jeune officier anglais, pressé par deux sauvages qui l'abordaient la hache levée, n'espérait plus se dérober à la mort. Il songeait seulement à vendre chèrement sa vie. Dans le même tems un vieux sauvage, armé d'un arc, s'approche de lui, et se dispose à le percer d'une flèche ; mais après l'avoir ajusté, tout d'un coup il abaisse son arc, et court se jeter entre le jeune officier et les deux barbares qui allaient le massacrer ; ceux-ci se retirèrent avec respect.

Le vieillard prit l'Anglais par la main, le rassura par ses caresses, et le conduisit à sa cabane, où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais ; il en fit moins son esclave que son compagnon ; il lui apprit la langue des Abénakis, et les arts grossiers en usage chez ces peuples. Us vivaient fort contens 1 un de l'autre. Une seule chose donnait de l'inquiétude au jeune Anglais : quelquefois le vieillard fixait les yeux sur lui, et après l'avoir regardé, il laissait tomber des larmes.

Cependant, au retour du printems, les sauvages reprirent les armes, et se mirent en campagne.

Le vieillard qui était encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec eux, accompagné de son prisonnier.

Les Abénakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts ; enfin, ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux sauvage le fit voir au jeune homme en observant sa contenance.

Voila tes frères, lui dit-il, les voila qui nous attendent pour nous combattre. Ecoute : je t'ai sauvé la vie, je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre l'orignal dans la forêt, à manier la hache, et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étais-tu, lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? tes mains étaient celles d'un enfant, elles ne servaient ni à te nourrir, ni à te défendre ; ton âme était dans la nuit, tu ne savais rien j tu me dois tout.

Serais-tu assez ingrat pour te réunir à tes frères, et pour lever la hache contre nous ?

L'Anglais protesta qu'il aimerait mieux perdre mille fois la vie, que de verser le sang d'un Abénaki.

Le sauvage mit les deux mains sur son visage en baissant la tête ; et après avoir été quelque tems dans cette attitude, il regarda le jeune Anglais, et lui dit d'un ton mêlé de tendresse et de douleur : As-tu un père ? Il vivait encore, dit le jeune homme, lorsque j'ai quitté ma patrie. Oh ! qu'il est malheureux ! s'écria le sauvage ; et après un moment

de silence, il ajouta : Sais-tu que j'ai été père ? Je ne le

suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat, il était à mon côté, je l'ai vu mourir en homme : il était couvert de blessures quand il est tombé. Mais je l'ai vengé ! 11 prononça ces mots avec force. Tout son corps tremblait. Il était presque étouffé par des gémissemens qu'il ne voulait pas laisser échapper. Ses yeux étaient égarés, ses larmes ne coulaient pas. Il se calma peu-à-peu, et se tournant vers l'Orient où le soleil allait se lever, il dit au jeune Anglais : "Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière? As-tu du plaisir à le regarder? Oui, dit l'Anglais, j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel. Eh bien !....je n'en ai plus, dit le sauvage, en versant un torrent de larmes. Un moment après, il montre au jeune homme un manglier qui était en fleurs. Vois-tu ce bel arbre, lui dit-il ? as-tu du plaisir à le regarder ? Oui, j'ai du plaisir à le regarder. Je n'en ai plus, reprit le sauvage avec précipitation ; et il ajouta tout de suite : Pars, va dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève, et les fleurs du printems.

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