‹ Leçons françaisesChapitre 38 sur 71 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

Les gens du monde placent d'ordinaire le bonheur dans les richesses et dans la vie tumultueuse des villes ; les sages, au contraire, se sont accordés dans tous les tems et dans tous les pays à ne trouver la véritable félicité que dans la médiocrité et le séjour de la campagne. Quels motifs assez puissans ont pu déterminer cette dernière opinion si souvent démentie par les propos de la société, et lui donner un crédit assez grand pour contrebalancer les préjugés de la mode ou les frivoles impressions du jeune âge. Je vois déjà l'observateur superficiel traiter ces motifs de chimère par la seule raison qu'ils échappent à ses regards distraits. Combien pourtant ils sont réels et dignes d'être appréciés par un cœur tendre et un esprit doué de quelque solidité ! Approchez, incrédules, et pour revenir de vos futiles préventions, faites un moment la comparaison du riche citadin avec l'homme des champs qui borne ses vœux à la jouissance paisible de son modique héritage, tandis que tous les momens de l'opulence sont remplis par des occupations qui ne lui laissent ni repos ni vrais plaisirs. La médiocrité, exempte des embarras du luxe, à l'abri de l'envie, permet au cœur de se livrer à tous ses louables penchans, à l'esprit de cultiver toutes ses facultés. La bienfesance, qui s'exerce à si peu de frais, laisse au fond de l'ame des jouissances bien préférables à celles de la fortune. La "flatterie ne dresse pas autour de la demeure de l'homme des champs les embûches dont elle environne les palais.

La médiocrité jouit surtout de ce rare privilège de pouvoir choisir le genre de vie le plus conforme à ses goûts*

sans craindre les importuns ou les censeurs. Renfermée, par sa position, dans une carrière étroite et bornée, ses regards ne se portent pas vers un but imaginaire qui ne lui laisserait que des regrets, et la modération la préserve des écarts et des remords de tous genres qu'ils traînent à leur suite.

Malgré tous ces avantages, il est peu de personnes qui sachent jouir de la médiocrité ; le mérite seul peut s'y plaire ; le vulgaire aime bien mieux dissiper dans les villes son patrimoine, ruiner sa santé, compromettre son avenir, et puiser à la source des plaisirs frivoles une satiété prématurée, que de se préparer des jouissances paisibles et impérissables, par l'étude et la réflexion. Quel étrange aveuglement! Comment ne cesse-t-il pas au seul aspect d'une riante campagne ? Qui ne sent sous un beau ciel son cœur s'épanouir, son esprit s'élever, tout son être animé d'une vie nouvelle ? La jeunesse y trouve les objets en harmonie avec la naïveté de ses sentimens, et la vieillesse s'y repose des peines inséparables d'une longue carrière. Ce n'est enfin qu'à la campagne et au sein de la médiocrité, que l'on jouit du présent, et que l'on peut contempler l'avenir sans crainte, et le passé sans regret.

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