LE SONGE
Un jour je me retirais chez moi, l'esprit rempli d'observations chagrines ; et après avoir fait la satire de tous les états, de toutes les conditions et de moi-même, je' tombai dans un sommeil profond : j'eus un songe. Je me crus transporté dans ma solitude, et loin des défauts qui m'avaient blessé : je me promenais avec une joie tranquille dans la forêt qui protège ma cabane contre les vents d'Arabie, je me dérobais sous ses ombrages aux folies des hommes.
Le soleil venait de s'élever sur l'horizon, ses rayons doraient la verdure interposée entre lui et moi, et donnaient de la transparence au feuillage. J'entendais les chants
d'une multitude d'oiseaux : j'étais attentif à tous leurs accens; j'en observais la diversité, ainsi que celle de leurs formes, de leurs vols et de leurs plumages. Le rossignol, le merle, le corbeau, la fauvette, le geai, l'alouette, l'aigle, la tourterelle, chantaient, sifflaient, croassaient, criaient, roucoulaient, sautaient, voltigeaient, volaient, ou planaient.
Le ciel me donna tout-à-coup l'intelligence de leurs différens langages ; j'entendis l'aigle qui raillait le hibou sur la vue : la tourterelle parlait fort mal des mœurs de Pépervier, qui n'avait que du mépris pour sa faiblesse : le merle fesait des plaisanteries sur le cri de l'aigle : le geai et la pie disaient des injures ; ils reprochaient au corbeau sa mine triste, et trouvaient au moineau l'air commun.
Je vis descendre du ciel une figure fort extraordinaire : c'était un jeune homme dont le corps avait la couleur de la neige, sur laquelle on aurait jeté des feuilles de roses ; il avait de grandes ailes bleues, dont les extrémités étaient dorées ; ses cheveux étaient noirs comme l'ébène ; ses yeux étaient de la couleur de ses cheveux, et si perçans que l'hypocrite n'aurait pu soutenir ses regards. Il se posa sur un platane qui s'élevait au-dessus des cèdres de la forêt : il appela par leurs noms les différentes espèces d'oiseaux, que je vis s'abattre autour de lui sur les rameaux des cèdres ; il leur ordonna le silence, et il leur dit : Ecoutez ce que j'ai à vous révéler de la part du grand Etre. Vous êtes tous égaux en mérite, vous êtes différens en qualité, parce que vous êtes destinés à des fonctions différentes.
L'aigle est né pour la guerre ; son cri, expression de la force, ne peut avoir de l'harmonie : le hibou n'aurait point surpris dans les ténèbres les insectes et les reptiles, dont il doit purger la terre, si ses yeux avaient pu soutenir l'éclat du soleil : pour donner au rossignol et à la fauvette leur voix douce et légère, il a fallu leur donner des organes délicats : la tourterelle, née pour l'amour, se tient sous les ombrages, où rien n'interrompt en elle le plaisir d'aimer ; qu'ajouteraient à ce plaisir le bec et les griffes de l'épervier ? Restez ce que vous êtes, sans regret et sans orgueil, cédez différemment aux impulsions de la nature, et voyez dans vos espèces des différences et non des défauts.
A ces mots, je vis les oiseaux se disperser dans la forêt, et le génie s'élever aux cieux, en jetant sur moi un regard plein d'expression. Je m'éveillai, et je me dis : M'arrive. ra4.il encore d'exiger dans le cadi la douceur du courtisan,
dans l'iman la franchise du guerrier, dans le marchand le désintéressement du sage, dans le sage l'activité de l'ambitieux ! c'est moi que tu es venu instruire, ô céleste génie! tes leçons seront à jamais gravées dans mon cœur, et mes lèvres les répéteront aux hommes.
O mes frères ! nous partons ensemble pour voyager, les uns au nord, les autres au midi : il ne nous faut ni les mêmes vêtemens, ni les mêmes provisions. Nous vivons dans une famille, dont le chef nous a donné des biens de différente nature. A quoi servent à celui qui taille les arbres du verger, les instrumens du labourage l