‹ Leçons françaisesChapitre 40 sur 71 · DEVOUEMENT D ARNOLD DE WINCKELRIED · texte numérisé non relu

DEVOUEMENT D ARNOLD DE WINCKELRIED

LEoroLD, duc d'Autriche, et les seigneurs de son parti, nourrissaient contre les Suisses des trois Waldstettes un ressentiment profond qui n'attendait pour éclater qu'une

occasion favorable. Une insulte accidentelle, faite à l'un de ces seigneurs par quelques jeunes gens de Lucerne, fut l'étincelle qui alluma cet incendie. Aussitôt Léopold annonça l'intention de venger, sur un nouveau théâtre, la honte de Morgate, la mort de son père, et la décadence de sa maison. 11 était jeune, ambitieux, vaillant entre tous les chevaliers de son âge, et tous les seigneurs et toutes les villes de ses domaines s'empressèrent de répondre à cet appel. Une armée, dont les historiens ont négligé de nous faire connaître le nombre, mais dont la principale force consistait en quatre mille cavaliers, tous gentilshommes, c'est-à-dire admirablement exercés au métier des armes, couverts d'excellentes armures, et qui joignaient, pour les vils manans de la Suisse, le mépris à la haine, marchait sous la bannière autrichienne, pleine d'une orgueilleuse confiance. Au premier bruit de cette formidable invasion, neuf cents hommes des trois Waldstettes, et environ cent hommes des petites républiques de Zug, de Glarus, de Gersau, jaloux de partager le péril de leurs compatriotes, vinrent se réunir à quatre cents Lucernois ; et cette troupe de paysans, mal armés, mal vêtus, mais forts de la justice de leur cause et de l'amour de leur pays, se prépara, sous le commandement du magistrat de Lucerne, à mourir, s'il le fallait, pour le succès ou pour l'exemple de l'indépendance commune. Postés dans un petit bois de sapins, qui existe encore aujourd'hui, les confédérés attendirent que Léopold, après avoir insulté les bourgeois de Sempach, retranchés derrière leurs murs, vînt leur présenter la bataille. Ils n'avaient pas un seul cavalier parmi eux ; mais, par une imprudence, ou par une générosité tout-à-fait conforme au génie chevaleresque de cet âge, leur ennemi lui-même répara ce désavantage, en fesant mettre pied à terre à sa cavalerie. Ce mouvement détermina l'attaque des Suisses. Ils sortent alors du petit bois où ils venaient de renouveler le serment de leur primitive alliance, et ne craignent plus d'exposer leur petit nombre et leurs armes inégales aux regards et à la risée de leurs ennemis. Quelques-uns portaient les hallebardes avec lesquelles leurs ancêtres avaient vaincu à Morgare; le plus grand nombre n'avait, au lieu de boucliers, qu'une petite planche de sapin liée autour de leur bras gauche. Ils descendent en silence dans la plaine ; tout-à-coup ils font halte, tombent à genoux, et, après avoir imploré, par une prière courte et fervente, l'assistance

divine, ils se relèvent et courent à l'ennemi en poussant des cris belliqueux. C'était le 9 juin; le jour était avancé, et la chaleur excessive.

Les soldats de Léopold, tout couverts de fer, formaient un bataillon serré, dont leurs larges boucliers et leurs longues javelines, qui pouvaient se prolonger au dehors depuis le quatrième rang, rendaient le front impénétrable autant que meurtrier. Immobiles à leur rang, ces soldats reçurent sur la pointe de leurs lances les premiers efforts de leurs ennemis, et toute l'impétuosité des Suisses vint échouer à plusieurs reprises contre ce rempart hérissé de pointes menaçantes. En vain, dans leur rage impuissante, ils avaient brisé le bois de quelques lances, et tenté de s'ouvrir un passage à travers cette forêt meurtrière ; leurs plus braves guerriers, victimes de ces efforts désespérés, avaient mordu la poussière. La bannière de Lucerne, portée par l'avoyer, venait d'échapper des mains de ce magistrat mortellement blessé ; et la phalange ennemie, s'ébranlant avec un bruit formidable, menaçait d'envelopper la petite troupe des confédérés. La vue de leurs pertes et de leurs dangers glaçait déjà leur courage, et cette irrésolution même, en suspendant leurs coups, allait achever leur défaite.

Arnold de Winckelried, gentilhomme de l'Unterwald, s'élance en ce moment hors des rangs où il avait combattu. Mes amis, s'écrie-t-il, je vais vous frayer une voie ; ayez soin de ma femme et de mes enfans ; chers confédérés, pensez à ma famille.

Plus prompt que l'éclair il court à l'ennemi, embrasse de toutes ses forces autant de lances autrichiennes qu'il peut en saisir, les enfonce dans sa poitrine, et, traînant avec lui, en tombant, ceux qui les portaient, il ouvre à travers la phalange ennemie un passage, où la foule des Suisses entre et se précipite. Pareilles à un glaive tranchant, leurs files étroites et serrées pénètrent dans les rangs autrichiens, qu'elles rompent et dissipent. Vaincus par l'étonnement, avant d'être frappés par le fer, les ennemis se culbutent eux-mêmes ; ils tombent sans résistance, et la plupart expirent étouffés sous le poids de leurs pesantes armures. De tous ceux qui ont passé sur le corps de Winckelried, il n'en est point qui ne semblent avoir retenu sa grande ame. L'armée autrichienne est détruite, et Léopold, vainement protégé par les corps de ses plus braves chefs, massacrés

à ses yeux, trouve une mort honorable dans les rangs de ses ennemis.

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