LE RETOUR DU MILITAIRE
Heureuse mère, livre ton ame à la joie! le cri de guerre a cessé de désoler ta patrie, et la paix te ramène ton fils ; ce fils dont le départ t'a coûté tant de larmes, et qui revient enfin les essuyer lui-même. Tu palpites d'espérance. Déjà luit ce beau jour où tu dois le revoir. Il semble que la nature veuille partager ton allégresse : tu la trouves plus belle, le ciel est plus serein, l'air est plus pur pour toi ; tu crois voir tout animé du bonheur que tu ressens. Du bonheur ! Oui, le tien n'est point une illusion. Dès l'aube du jour tu te rends sur le seuil de ta chaumière ; impatiente, tu regardes si tu n'apercevras pas briller l'armure d'un guerrier ; l'espoir et le plaisir te font recouvrer ta vue, déjà affaiblie par l'âge ; tu t'éloignes de chez toi ; tu reviens sur tes pas ; tu ne sais ce qui t'agite, mais jamais les momens ne t'ont paru si longs. L'inquiétude trouble tes sens ; tu ne peux concevoir ce qui diffère ton bonheur : tantôt tu souris, tantôt tu soupires : il semble que les plus douces et les plus déchirantes émotions se combattent dans ton cœur. L'attente ! Ah ! pour une mère est-il rien de plus cruel ?
Mais le ciel ne veut pas plus long-tems te laisser dans les alarmes. Ton fils n'a point connu d'autre amie que toi ; il n'a point oublié les soins que tu lui as prodigués dans son enfance ; il n'a point perdu le souvenir de ton amour : le moment de la réunion tarde pour son cœur comme pour le tien. Il part enfin, il vole pour se rendre dans tes bras. Vois-tu au loin son coursier qui fend la plaine, le vois-tu luimême qui te fait signe qu'il t'a aperçue ? Mais n'est-ce point un songe ? Dois-tu en croire tes yeux ? Oui, ils ne t'abusent point, les regards maternels se trompent rarement. Eh ! qui te retient encore ? que n'as-tu des ailes pour t'élancer plus rapidement sur son cœur! Mais le voici. Laisse, laisse couler ces larmes si douces qui tombent de tes paupières ; ton fils t'est rendu, tu le serres étroitement sur ton sein ; mais comment t'en arracher? Tu l'embrasses. ..Ah ! depuis si long-tems tu vis privée de ce bonheur. Mon fils ! c'est la seule parole que tu peux dire, et la voix de ton cœur
semble muette dans ces momens où elle voudrait exprimer ses transports. Mais, ô surprise ! ô plaisir ! ton fils n'a pas en vain recherché la gloire : vois-tu le cordon de l'honneur attaché à sa boutonnière ? vois-tu ces lauriers qu'il vient t'offrir, et qui sont encore rougis du sang de ses blessures 1 Tu ne sais si tu dois les bénir. Ah ! recois-les, couvre-les de tes baisers ; ton premier mouvement, en revoyant ton fils, fut le plaisir, que ton second soit l'orgueil ; l'orgueil ! pour une mère est-il rien de plus pardonnable ? Mais il veut revoir sa chaumière, il veut revoir ce jardin témoin de ses premiers beaux jours. C'est toi qui le conduis partout; tu jouis de son contentement, tu cherches à deviner ce qu'il va te dire en revoyant son ancienne demeure ; s'il sourit, tu souris aussi, si ses yeux se portent sur toi, tes regards ont devancé les siens : tu ne peux trop le suivre dans tous ses mouvemens.
Qu'il est indéfinissable cet amour maternel, qu'une mère seule peut bien concevoir ; et que le cœur d'un fils, qui a quitté pour sa patrie tout ce qu'il a de plus cher au monde, doit être attendri et charmé en revoyant le toit qui l'a vu naître, et sous lequel il a goûté le vrai bonheur. Le guerrier ambitionne la gloire, il affronte les combats, il brave les périls ; mais, s'il avait toujours devant ses yeux l'image de cette mère en pleurs qui le redemande à tout ce qui l'entoure, son courage demeurerait-il inébranlable ? Jeune héros, la voix la plus séduisante pour toi est la voix.de la gloire, mais la plus douce à ton cœur est celle de la nature.