DU COURAGE DE L AMITIE
Deux matelots, l'un espagnol et l'autre français, étaient dans les fers à Alger ; le premier s'appelait Antonio ; Roger était le nom de son compagnon d'esclavage. Le hasard voulut qu'ils fussent employés aux mêmes travaux. L'amitié est la consolation des malheureux ; Antonio et Roger en éprouvèrent toutes les douceurs ; ils se communiquèrent leurs peines et leurs regrets : ils parlaient ensemble de leur famille, de leur patrie, de la joie qu'ils ressentiraient, si jamais ils étaient libres ; ils pleuraient enfin dans le sein l'un de l'autre, et cet adoucissement leur suffisait pour porter leurs chaînes avec plus de courage, et pour soutenir les fatigues auxquelles ils étaient condamnés.
Ils travaillaient à la construction d'un chemin qui traversait une montagne. L'Espagnol un jour s'arrête, laisse tomber languissamment ses bras, et jette un long regard sur la mer : Mon ami, dit-il à Roger, avec un profond soupir, tous mes vœux sont au bout de cette vaste étendue d'eau : que ne puis-je la franchir avec toi 1 Je crois toujours voir ma femme et mes enfans qui me tendent les bras du rivage de Cadix, ou qui donnent des larmes à ma mort. Antonio était absorbé dans cette image accablante ; chaque fois qu'il revenait à la montagne, il promenait sa vue mélancolique sur cet immense espace qui le séparait de son pays: il formait les mêmes regrets. -
Un jour il embrasse avec transport son camarade ; j'apperçois un vaisseau, mon ami ; tiens, regarde, ne le vois-tu pas comme moi ? Il n'abordera pas ici, parce qu'on évite les parages barbaresques : mais demain, si tu veux, Roger, nos maux 'finiront, nous serons libres ! Oui, demain, ce navire passera environ à deux lieues du rivage, et alors du haut de ces rochers, nous nous précipiterons dans la mer, et nous atteindrons le vaisseau, ou nous périrons : la mort n'est-elle pas préférable à une cruelle servitude ]- Si tu peux te sauver, répond Roger, je supporterai avec plus de résignation mon malheureux sort ; tu n'ignores pas, Antonio, combien tu m'es cher ! cette amitié qui m'attache à toi, ne finira qu'avec ma vie ; je ne te demande qu'une seule grâce, mon ami:
va trouver mon père ; si le chagrin de ma perte et sa
vieillesse ne l'ont pas fait mourir, dis-lui. ...Que j'aille trouver ton père, mon cher Roger! Eh ! que prétends-tu faire? me serait-il possible d'être heureux, de vivre un seul instant, si je te laissais dans les fers? Mais, Antonio, je ne sais pas nager, et tu le sais, toi. ^Je sais t'aimer, repart l'espagnol en fondant en larmes, serrant avec chaleur Roger contre sa poitrine ; mes jours sont les tiens ; nous nous sauverons tous deux ; va, l'amitié me prêtera des forces, tu te tiendras attaché à cette ceinture. Il est inutile, Antonio, d'y penser, je ne saurais m'exposer à faire périr mon ami ; l'idée seule m'inspire de l'horreur ; cette ceinture m'échapperait, ou je t'entraînerais avec moi ; je serais la cause de ta perte. Eh
bien! Roger, nous Mais pourquoi former des craintes ?
je te l'ai dit, l'amitié soutiendra mon courage ; je t'aime trop pour qu'elle ne fasse pas des miracles ; cesse de combattre mon dessein, je l'ai résolu. Je m'aperçois que les monstres qui nous gardent, nous épient ; il y a de nos compagnons
même qui seraient assez lâches pour nous trahir. Adieu, j'entends la cloche qui nous rappelle, il faut nous séparer; adieu, mon cher Roger ; à demain.
Ils sont renfermés dans leur bagne. Antonio était rempli de son projet ; il se voyait déjà franchissant la Méditerranée, libre et dans le sein de ses compatriotes, il était dans les bras de sa femme et de ses enfans. Roger se présentait un tableau bien différent : son ami, victime de sa générosité, emporté avec lui au fond de la mer, périssant enfin, quand peut-être en ne s'occupant que de sa seule conservation, il eût pu se sauver et être rendu à une famille qui, selon les apparences, gémissait et souffrait de son esclavage. i Non, se disait dans son cœur l'infortuné Français, je ne céderai point aux sollicitations d'Antonio ; je ne lui causerai pas la mort, pour prix de cette amitié si généreuse qu'il m'a vouée ; il sera libre : mon malheureux père apprendra du moins que je vis encore, que je l'aime toujours : hélas ! je devais être l'appui de sa vieillesse, le consoler ; je lui étais nécessaire ; peut-être, dans ce moment, expire -t-il dans l'indigence, en désirant de voir et d'embrasser son fils... Allons, qu'Antonio soit heureux, je mourrai avec moins de douleur. On ne vint point le lendemain à l'heure ordinaire tirer les esclaves de la prison. L'Espagnol était dévoré d'impatience, et Roger ne savait s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce contre-tems. Enfin on les rend à leurs travaux ; ils ne pouvaient se parler; leur maître, ce jour-là, les avait accompagnés. Antonio se contentait de regarder Roger et de soupirer ; quelquefois il lui montrait des yeux la mer ; il ne pouvait, à cet aspect, contenir des mouvemens qui étaient prêts à lui échapper. Le soir arrive, ils se trouvent seuls ; Saisissons le moment, s'écrie l'Espagnol en s'adressant à son compagnon ; viens. Non, mon ami, jamais je ne pourrai me résoudre à exposer ta vie ; adieu, adieu, adieu... Antonio, je t'embrasse pour la dernière fois ; sauvetoi, je t'en conjure, ne perds pas de tems, souviens-toi toujours de notre tendre amitié : je te prie seulement de me rendre le service que tu m'as promis à l'égard de mon père ; il doit être bien vieux, bien à plaindre, va le consoler ; s'il avait besoin de quelques secours. ...mon ami....
A ces mots, Roger tomba dans les bras d'Antonio, en versant un torrent de pleurs; son âme était déchirée.. Tu pleures, Roger ! ce ne sont pas des pleurs qu'il faut, c'est du courage; une minute de plus, nous sommes perdus ; peut-être ne trou-
verons-nous jamais l'occasion ; choisis, ou laisse-toi conduire, ou je me brise la tête sur ces rochers.
Le Français se jette aux genoux de l'Espagnol, veut encore lui faire des représentations, lui montrer les risques infaillibles qu'il court, s'il s'obstine à vouloir le sauver avec lui. Antonio le regarde tendrement, l'embrasse, gagne le sommet d'un rocher, il s'élance avec lui dans la mer. Ils vont d'abord au fond, reviennent ensuite au-dessus des flots. Antonio s'arme de toutes ses forces, nage en retenant Roger, qui semble s'opposer aux efforts de son ami, et craindre de l'entraîner dans sa chute.
Les personnes qui étaient dans le vaisseau restaient frappées d'un spectacle qu'elles ne pouvaient distinguer ; elles croyaient qu'un monstre marin s'approchait du navire. Un nouvel objet détourne leur curiosité ; on aperçoit une chaloupe qui s'empressait de quitter le rivage, et poursuivre avec précipitation ce qu'on avait pris pour quelque poisson monstrueux ; c'étaient les soldats préposés à la garde des esclaves, qui brûlaient de reprendre Antonio et Roger. Celui-ci les voit venir, et, en même tems, il jette les yeux sur son ami, qui commençait à s'affaiblir ; il fait un effort et se détache d'Antonio, en lui disant : on nous poursuit, sauve-toi, et laisse-moi périr ; je retarde ta course. A peine eut-il dit ces mots, qu'il tombe au fond de la mer. Un nouveau transport d'amitié ranime l'Espagnol ; il s'élance vers le Français, le reprend au moment qu'il périssait, et tous deux disparaissent.
La chaloupe, incertaine de quel côté poursuivre sa route, s'était arrêtée, tandis qu'une barque détachée du navire allait reconnaître ce qu'on n'avait fait qu'entrevoir ; les flots recommencent à s'agiter ; on distingue enfin deux hommes, dont l'un, qui tenait l'autre embrassé, s'efforçait de nager vers la barque. On fait force de rames pour voler à leur secours. Antonio est près de laisser échapper Roger : il entend qu'on lui crie de cette barque ; il serre son ami, fait de nouveaux efforts, et saisit d'une main défaillante un des bords de la barque. Il est près de retomber, on les retient tous deux : les forces d'Antonio étaient épuisées, il n'a que le tems de s'écrier : qu'on porte du secours à mon ami, je me meurs ; et toutes les horreurs de la mort se répandent sur son visage. Roger, qui était évanoui,' ouvre les yeux, Jève la tête, et voit Antonio étendu à ses côtés et ne donnant plus aucun signe de vie ; il s'élance sur son corps, l'embrassa
l'inonde de ses larmes, pousse mille cris : mon ami, mon bienfaiteur, c'est moi qui suis ton assassin ! mon cher Antonjo, tu ne m'entends plus, c'est donc là ta récompense de m'avoir sauvé la vie ! Ah ! qu'on se hâte de me l'ôter, cette vie malheureuse ; je ne puis plus la supporter, j'ai perdu mon ami.
Roger veut se poignarder ; on lui arrache une épée dont il s'était saisi; il apprend, au milieu des sanglots, les détails de son aventure aux gens de la barque ; il retombait toujours sur le corps d'Antonio : Ne m'empêchez point de mourir : oui, mon ami, je vais te suivre, ajoutait-il, en couvrant le corps pâle de ses baisers et de ses larmes. Ayez pitié, au nom de Dieu, laissez-moi mourir.
Le ciel, qui sans doute est touché des larmes des hommes lorsqu'elles sont sincères, semble donner une marque signalée de sa bonté en faveur d'un sentiment si rare. Antonio jette un soupir, Roger pousse un cri de joie ; on se réunit à lui pour donner du secours au malheureux Espagnol ; enfin il lève un œil mourant ; ses premiers regards cherchent à se fixer sur le Français ; à peine l'a-t-il aperçu, qu'il s'écrie : J'ai pu sauver mon cher Roger.
La barque arrive au vaisseau ; ces deux hommes inspirent une sorte de respect à l'équipage, tant la vertu a des droits sur tous les cœurs ! ils excitent un intérêt puissant ; tous se disputent le plaisir de les obliger. Roger arrive en France, court dans les bras de son père, qui pensa expirer d'un excès de joie ; et il fut nommé gondolier de Versailles. L'Espagnol à qui on avait offert un poste très-avantageux, pour un homme de son état, aima mieux rejoindre sa femme et ses enfans ; mais l'absence ne diminua rien de son amitié ; il demeura en correspondance de lettres avec Roger. Ces lettres sont des chefs-d'œuvre de naïveté et de'sentiment; on pourra un jour les rendre publiques, pour l'honneur d'un sentiment qui a produit tant d'actions héroïques.
LA PROBITE RECOMPENSEE.
Perrin avait reçu le jour en Bretagne, dans un village auprès de Vitré. Né pauvre, et ayant perdu son père et sa mère avant de pouvoir en bégayer les noms, il dut sa subsistance à la charité publique ; il apprit à lire et à écrire ; son éducation ne s'étendit pas plus loin. A -l'âge
de quinze ans, il servit dans une petite ferme, où on lui confia le soin des troupeaux. Lucetle, une jeune paysanne du voisinage, fut dans le même tems chargée de ceux de son père ; elle les conduisait dans des pâturages où elle voyait souvent Perrin, qui lui rendait tous les petits services qu'on peut rendre à son âge et dans sa situation.^ L'habitude de se voir, leurs occupations, leur bonté mutuelle, leurs soins officieux, les attachèrent l'un à l'autre. Perrin se proposa de demander Lucette en mariage à son père. Lucette y consentit ; mais elle ne voulut pas être présente à cette visite. Elle devait aller le lendemain à la ville ; elle pria Perrin' de choisir cet instant, et de venir le soir au-devant d'elle, pour lui apprendre comment il aurait été reçu. /
Le jeune homme, au tems marqué, vola chez le père de Lucette, et lui déclara avec franchise qu'il aimait sa fille et qu'il voudrait bien l'épouser. Tu aimes ma fille ! interrompit brusquement le vieillard ; tu voudrais l'épouser? Y songes-tu, Perrin? comment feras-tu? as-tu des habits à lui donner, une maison pour la recevoir, et du bien pour la nourrir ? Tu sers ; tu n'as rien ; Lucette n'est pas assez riche pour fournir à ton entretien et au sien. Perrin, ce n'est pas ainsi qu'on se met en ménage. — J'ai des bras, je suis fort, on ne manque jamais de travail quand on aime, et que ne ferai-je pas quand il s'agira de soutenir Lucette? Jusques à présent, j'ai gagné vingt écus tous les ans, j'en ai amassé cent, ils feront les frais de la noce : j'en travaillerai davantage, mes épargnes augmenteront, je pourrai prendre une petite ferme : les plus riches habitans de notre village ont commencé comme moi ; pourquoi ne réussirais-je pas comme eux ? — Eh bien, tu es jeune, tu peux attendre encore, deviens riche, et ma fille est à toi ; mais jusqu'à ce moment, ne m'en parle pas.
Perrin ne put obtenir d'autre réponse ; il courut chercher Lucette, il la rencontra bientôt, il était triste : elle lut sur son visage la nouvelle qu'il venait lui annoncer. Mon père t'a donc refusé ? — Ah ! Lucette, que je suis malheureux d'être né si pauvre ! mais je n'ai pas perdu toute espérance, ma situation peut changer: ton mari n'aurait rien épargné pour te procurer de l'aisance ! feraisje moins pour devenir ton mari ? Va, nous serons unis un jour : conserve-moi toujours ton cœur, souviens-toi que tu me l'as donné.
En parlant ainsi, ils étaient toujours sur la route de Vitré ; la nuit qui s'avançait les pressait de regagner leurs maisons, ils allaient fort vite. Perrin fait un faux pas, et tombe ; en se relevant, ses mains cherchent ce qui a causé sa chute ; c'était un sac assez pesant ; il le ramasse ; curieux de savoir ce qu'il contient, il entre avec Lucette dans un champ où brûlaient encore des racines auxquelles les laboureurs avaient mis le feu pendant le jour: à la clarté qu'elles répandent, il ouvre le sac, et y trouve de l'or. Que vois-je ? s'écria Lucette, ah ! Perrin, tu es devenu riche ! — Quoi, Lucette, je pourrais te posséder ? Le ciel, favorable à nos désirs, m'aurait-il envoyé de quoi satisfaire ton père, et nous rendre heureux ? cette idée verse la joie dans leurs âmes; ils contemplent avidement leur trésor : puis, après s'être regardés un moment avec tendresse, ils se mettent en chemin pour aller sur-le-champ le montrer au vieillard ; ils étaient près de sa maison, lorsque Perrin s'arrête : nous n'attendons notre bonheur que de cet or, dit-il à Lucette ; mais est-il à nous 1 Sans doute il appartient à quelque voyageur : la foire de Vitré vient de finir ; un marchand, en retournant chez lui, l'a vraissemblablement perdu ; dans ce moment où nous nous livrons à la joie, il est peut-être en proie au désespoir le plus affreux. — Ah! Perrin, ta réflexion est terrible! le malheureux gémit sans doute ; pouvons-nous jouir de son bien ? Le hasard nous l'a fait trouver, mais le retenir est un vol. — Tu me fais frémir !....nous allions le porter à ton père ; il nous aurait rendus heureux ; mais peut-on l'être du malheur d'autrui? Allons voir M. le recteur (c'est le nom que les Bretons donnent à leurs curés) ; il a toujours eu mille bontés pour moi, il m'a placé dans la ferme, et je ne dois rien faire sans le consulter.
Le recteur était chez lui ; Perrin lui remit le sac qu'il avait trouvé, et avoua qu'il l'avait regardé d'abord comme un présent du ciel ; il ne cacha pas son amitié pour Lucette, et l'obstacle que sa pauvreté mettait à leur union. Le pasteur l'écoute avec bonté ; il les regarde l'un et l'autre ; leur procédé l'attendrit ; il voit toute l'ardeur do leur tendresse, et admire la probité qui lui est encore supérieure ; il applaudit à leur action : Perrin, conserve toujours les mêmes sentimens, le ciel te bénira; nous retrouverons le maître de cet or, il récompensera ta probité ; j'y joindrai quelques-unes de mes épargnes, tu
posséderas Lucette, je me charge d'obtenir l'aveu de son père ; méritez d'être l'un à l'autre. Si l'argent que tu déposes entre mes mains n'est point réclamé, c'est un bien qui appartient aux pauvres; tu l'es, je croirai suivre l'ordre du ciel en te le rendant, il en a déjà disposé en ta faveur.
Les deux jeunes gens se retirèrent satisfaits d'avoir fait leur devoir, et remplis des douces espérances qu'on leur donnait. Le recteur fit crier dans sa paroisse le sac qu'on avait perdu; il le fit ensuite afficher à Vitré, et dans tous les villages voisins. Plusieurs hommes avides se présentèrent ; mais aucun n'indiqua la somme, ni aucune espèce de monnaie, ni le sac qui la contenait.
Pendant ce tems, le recteur n'oublia pas qu'il avait promis à Perrin de s'occuper de son bonheur ; il lui fit avoir une petite ferme, la monta de bestiaux et des inslrumens nécessaires au labourage, et deux mois après il le maria avec Lucette. Les deux époux, au comble de leurs vœux, remercièrent avec ardeur le ciel et le recteur. Perrin était laborieux, Lucette s'occupait de son ménage ; ils étaient exacts à payer le propriétaire de leur ferme, ils vivaient médiocrement du surplus, et se trouvaient heureux.
L'or perdu ne fut pas réclamé pendant deux ans ; le recteur ne jugea pas qu'il fallût attendre davantage, il le porta au couple vertueux qu'il avait uni : mes enfans, leur dit-il, jouissez du bienfait de la Providence, et n'en abusez pas : ces douze mille livres sont actuellement sans produit, vous pouvez en faire usage ; si, par hasard, vous découvriez le maître, vous devrez sans doute les lui rendre : faites-en un emploi, qui, les changeant seulement de nature, n'en diminue point la valeur. Perrin suivit ce conseil : il se proposa d'acquérir la ferme qu'il tenait à bail ; elle était à vendre, on l'estimait un peu plus de 12,000 liv ; mais en payant comptant on pouvait espérer de l'avoir à ce prix : cet argent qu'il ne regardait que comme un dépôt, ne pouvait être mieux placé, et si le maître se retrouvait un jour, il n'aurait pas à se plaindre.
Le recteur approuva ce projet ; l'acquisition fut bientôt faite ; le fermier, devenu propriétaire, donna une plus grande valeur à son terrain ; ses champs, mieux cultivés, devinrent plus fertiles : il vécut dans cette douce aisance qu'il avait eu l'ambition de procurer à Lucette. Deux
enfans bénirent successivement leur union ; ils prenaient plaisir à se voir revivre dans ces tendres gages de leur amour. En revenant des champs, Perrin trouvait sa femme qui venait au-devant de lui, et lui présentait ses enfans ; il les embrassait l'un et l'autre ; les quittait pour serrer son épouse dans ses bras, puis revenait encore à eux, pour les accabler tour-à-tour de caresses : l'un essuyait la sueur dont son front était couvert, l'autre essayait de le soulager du poids du hoyau qu'il portait. Perrin souriait de ses faibles efforts, le caressait de nouveau, et rendait grâces au ciel qui lui avait donné une épouse tendre, et des enfans qui lui ressemblaient.
Quelques années après, le vieux recteur mourut ; Perrin et Lucelte le pleurèrent ; ils songeaient avec attendrissement à ce qu'ils lui devaient. Cet événement les fit réfléchir sur eux-mêmes : nous mourrons aussi, disaientils ; notre ferme restera à nos enfans, elle n'est pas à nous : si celui à qui elle appartient revenait, il en serait privé pour toujours; nous emporterions le bien d'autrui au tombeau. Ils ne pouvaient soutenir cette idée ; leur délicatesse leur fit écrire une déclaration, qu'ils déposèrent entre les mains du nouveau recteur, et qu'ils firent signer par les plus notables habitans du village: cette précaution qu'ils jugeaient nécessaire pour assurer une restitution à laquelle ils croyaient leurs enfans obligés, les tranquilisa.
Il y avait dix ans qu'ils étaient établis. Perrin, après un travail pénible, revenait un jour dîner avec son épouse ; il vit passer sur la grande route deux hommes dans une voiture, qui versa à quelques pas de lui ; il courut porter du secours ; il offrit les chevaux de sa charrue pour transporter les malles ; il pria les voyageurs de venir se reposer chez lui. Ils n'étaient point blessés. Ce lieu m'est bien funeste ! s'écria l'un d'eux : je ne puis y passer sans éprouver des malheurs ; j'ai fait, il y a douze ans, une perte assez considérable : je revenais de la foire de Vitré, j'emportais douze mille francs en or que j'ai perdus. Comment, lui dit Perrin qui l'écoutait avec attention, avezvous négligé de faire des recherches pour les trouver? — Cela ne me fut pas possible : je me rendais à Lorient, où je devais m'embarquer pour les Indes ; le tems pressait, le vaisseau prêt à mettre à la voile, ne m'aurait pas attendu ; je ne pus faire des perquisitions, sans doute inutiles, qui, en
retardant mon départ, m'auraient apporté un préjudice beaucoup plus grand que la perte que j'avais faite.
Ce discours fit tressaillir Perrin ; il s'empresse davantage auprès du voyageur ; il le conjure d'accepter l'asile qu'il lui offre. Sa maison était la plus prochaine et la plus propre habitation du village. On cède à ses instances ; il marche le premier, pour montrer le chemin ; il rencontre bientôt sa femme qui, selon son usage, venait au-devant de lui : il lui dit d'aller promptement préparer un dîner pour ses hôtes : en attendant le repas, il leur présente des rafraîchissemens, et fait retomber la conversation sur la perte dont l'un s'est plaint ; il ne doute point que ce ne soit à lui qu'il doit une restitution ; il va chercher le nouveau recteur, l'informe de ce qu'il vient d'apprendre et l'invite à, partager le dîner de ses hôtes, et à leur tenir compagnie. Celui-ci l'accompagne, et ne cesse d'admirer la joie que ce bon paysan a d'une découverte qui doit le ruiner.
On dîne ; les voyageurs satisfaits ne savent comment reconnaître l'accueil que leur fait Perrin ; ils admirent son petit ménage, son bon cœur, sa franchise, l'air ouvert de Lucette, sa candeur, son activité; ils caressent les enfans. Perrin, après le repas, leur montre sa maison, son potager, sa bergerie, ses bestiaux, les entretient de ses champs et de leur produit ; tout cela vous apartient, dit-il ensuite au premier voyageur ; lorsque ce que vous avez perdu est tombé entre mes mains, voyant qu'il n'était pas réclamé, j'en ai acheté cette ferme, dans le dessein de la remettre un jour à celui qui y a de véritables droits ; elle est à vous : si j'étais mort avant de vous trouver, monsieur le recteur a un écrit qui constate votre propriété.
L'étranger surpris, lit l'écrit qu'il lui remet, il regarde Perrin, Lucette et ses enfans : Où suis-je, s'écriet-il enfin, et que viens-je d'entendre ? quel procédé ! quelle vertu ! quelle noblesse ! et dans quel état les trouvai-je ? Avez-vous quelqu'autre bien que cette ferme ? ajouta-t-il. — Non, mais si vous ne la vendez pas vous aurez besoin d'un fermier, et j'espère que vous me donnerez la préférence. — Votre probité mérite une autre récompense ; il y a douze ans que j'ai perdu la somme que vous avez trouvée ; depuis ce tems, Dieu a béni mon commerce ; il s'est étendu, il a prospéré ; je ne me suis pas long-tems aperçu de ma perte ; cette restitution aujourd'hui ne me rendrait pas plus riche : vous méritez cette petite fortune : la Provi-
dence vous en a fait présent, ce serait l'offenser que de vous l'ôter ; conservez-la, je vous la donne ; vous pouvez la garder, je ne la réclamais point ; quel homme eût agi comme vous ?
Il déchira aussitôt l'écrit qu'il tenait dans ses mains. Une si belle action, ajouta-t-il, ne doit point être ignorée ; votre propriété est celle de vos enfans ; il n'est pas besoin de nouvel acte pour assurer ma cession ; je la ferai cependant écrire pour perpétuer le souvenir de vos sentimens et de votre honnêteté.
Perrin et Lucette tombèrent aux pieds du voyageur ; il les releva, et les embrassa. Un notaire qui fut mandé, écrivit cet acte, le plus beau qu'il eût rédigé de sa vie. Mes enfans, s'écriait Perrin, baisez la main de votre bienfaiteur ; Lucette, ce bien est à nous, et nous pouvons en jouir sans trouble et sans remords.