LE DÉPART D'UN MILITAIRE
Le soleil était sur son déclin, l'air du soir commençait à rafraîchir la nature encore échauffée par l'ardeur de l'astre du jour ; mes parens étaient rassemblés dans notre
chaumière, déjà prêts à goûter un repos bienfesant, lorsque je m'échappe de leur présence pour aller penser à mon aise au triste avenir qui se présente à moi. Je me promenais silencieusement dans notre jardin ; ce jardin où je portais peut-être mes pas pour la dernière fois. Hélas ! je pensais à mon triste départ. Oui, demain j'allais quitter mes parens, mes amis, et celte pauvre chaumière qui m'avait vu naître et qui avait été témoin de mes plus douces jouissances. — Ah ! me disais-je, c'est ici que j'ai appris à goûter le bonheur, c'est ici que la tendresse de mes parens me dédommagea de l'inconstance de la fortune, et c'est ici qu'il faut que j'apprenne à connaître le malheur ! Je vais donc vous quitter, ô lieux chéris de mon enfance ! mais c'est pour vous défendre ; oui, c'est pour l'honneur, c'est pour mes parens que je vais exposer ma vie. Amour de la patrie ! tu embraseras mon cœur, tu me feras surmonter cette faiblesse qui s'empare si facilement de l'esprit de l'homme, et que j'ai conservée de mon enfance ; tu m'animeras d'un zèle divin, tu me feras combattre pour ce sol heureux.r:Mais... pourras-tu me faire oublier que je suis fils et l'unique soutien de ma famille 1 Si je succombe, hélas ! que deviendra-t-elle ? Ma mère, déjà altérée par la fatigue, me suivra de près dans la tombe. Mais n©n ; elle sera heureuse, elle se glorifiera d'avoir donné un brave défenseur à la patrie ; elle ne verra dans mon trépas qu'une couronne de lauriers décernée à mon courage. Oui, je combattrai et mourrai content. Telles étaient les idées auxquelles mon esprit se livrait. Des larmes, près de s'échapper de mes paupières, étaient retenues par cette pensée : Un soldat doit-il pleurer quand il vole au combat ? Je passais ainsi une partie de la nuit agité par mille idées différentes. Enfin, à la pointe du jour, je me retire de mon assoupissement. L'instant fatal approchait. Je me rends à la chaumière : c'est ici que la scène terrible des adieux allait déchirer mon cœur.-- A peine ai-je ouvert la porte de ma chambre que la première personne qui frappe mes regards, c'est ma mère à genoux, tenant mon portrait appuyé sur ses lèvres. Grand Dieu ! disait-elle, conserve mon enfant ; sois son guide ; ne l'abandonne pas, ne m'enlève pas ce trésor que tu m'as donné ! O mon Dieu ! écoute la voix d'une mère, exauce sa prière ! A cet aspect, je reste immobile, mes jambes ne peuvent me soutenir : devais-je l'interrompre ou partager son chagrin ?
Cependant je dissimule mon trouble, je tâche de retrouver mes forces ; ma mère me voit, se relève ; je me jette dans ses bras, et tous deux nous gardions le plus profond silence, interrompu seulement par ses sanglots étouffés. -O le plus doux et le plus déchirant moment de ma vie, où je voyais cette mère si tendre donner un libre cours à toute son affliction, et où le nom de fils semblait être une consolation dans son malheur ! Ce fut alors que toutes ces résolutions que j'avais prises de ne point me laisser abattre par la douleur furent dissipées : je ne voyais que ma mère, je n'entendais que ses sanglots. Enfin, je romps le silence, je console ma mère, et j'entre avec elle dans la petite chambre de mon père ; je le trouve occupé de son fils : il apprêtait toutes mes affaires pour m'en épargner la peine ; il pensait que je serais trop affligé pour pouvoir vaquer tranquillement à tout ce qui me rappelait mon départ : il n'avait que trop bien deviné.— Enfin, l'instant est arrivé : je quitte, j'embrasse pour la dernière fois ce père, cette mère adorés. Hélas ! quelle puissance surnaturelle soutint mes forces chancelantes ! je fus encore une fois pressé sur leur cœur, et, recevant leur bénédiction, je partis, me retournant à chaque instant pour regarder l'humble toit où respire tout ce que j'ai de plus cher au monde ;^mais bientôt ma vue ne l'aperçoit plus : c'en est fait ; je m'efforce alors à ne plus respirer que l'amour de la patrie, et je vole combattre pour elle avec tous ceux qu'un noble dévouement va me donner pour compagnons.