DU BON EMPLOI DU TEMS
Le bon emploi du tems, et la meilleure méthode pour bien diriger l'administration de la vie, offrent sans doute à la méditation l'une des questions philosophiques et morales qui intéressent le plus tous les hommes, dans toutes les conditions et dans tous les âges. Le tems, est l'étoffe dont la vie est faite ; et la vie elle-même est un bien fugitif et fragile qui nous échappe sans cesse. Bizarre inconséquence du cœur humain ! Nous nous plaignons de la courte durée de la vie, et nous contribuons nous-mêmes à l'abréger et à la perdre, par une dilapidation déplorable de tous nos instans. Combien peu de personnes savent apprécier la valeur des heures, et en régler les divers emplois avec une sage et sévère économie ! On parle souvent du prix du tems, et tuer le tems est la grande occupation d'un grand nombre d'hommes. Nos visites d'étiquette, nos petits devoirs de société, nos tables de jeu, nos théâtres, si peu propres en général à élever les âmes et à réformer les mœurs, même une partie de nos lectures, si frivoles et quelquefois si dangereuses, sont des ressources pour se délivrer de ce superflu de la vie, dont les gens du monde ne savent que faire.
Et cependant, pour l'homme qui veut ménager les moindres parcelles de cette substance précieuse, trop souvent dissipée comme une vile poussière, chaque jour, intervalle de tems marqué par la nature, peut donner un résultat bon et utile ; chaque homme, placé dans la sphère de ses relations, peut devenir un sujet d'observations, un moyen d'instruction ou d'action ; chaque fait particulier, susceptible d'être remarqué et recueilli, peut conduire et se rattacher à un principe général, et fournir une leçon
salutaire ; chaque circonstance fugitive et momentanée, d'un certain intérêt, peut laisser des traces et un profit durables. Les inconvéniens même, les obstacles, les malheurs que l'on rencontre à chaque pas dans la vie, peuvent être changés, par une volonté forte, intelligente et active, en élémens de succès et en moyens de bonheur. Ainsi, la vie entière est un cours continuel d'éducation et d'expériences, et une école de morale pratique. Ainsi, nos enfans peuvent devenir, comme ils doivent l'être, la continuation perfectionnée de leurs parons, au lieu d'en être la répétition monotone et stérile.
C'est surtout pour les jeunes gens qui voient s'ouvrir devant eux une vaste carrière, qui, dans l'ordre de la nature, sont appelés à disposer d'un plus grand nombre d'années, que ces vérités seraient d'une haute importance, s'ils savaient et voulaient les appliquer. Des habitudes d'ordre et d'économie, données à la jeunesse, et pratiquées de bonne heure dans la vie journalière, laisseraient des semences profondes dans les esprits et dans les cœurs ; elles exerceraient une influence continue et nécessaire qui rendrait insensiblement les hommes meilleurs et plus heureux.
l'ÉCUELLE.
Le soleil était voilé de quelques nuages qui tempéraient la chaleur du jour : on était à la fin d'août. Une voiture publique m'avait conduit jusqu'à Tarare. Je venais de quitter ce triste bourg, placé au fond d'un sombre entonnoir, entouré de pics élevés, presque nus ou ombragés de sombres forêts. Il me fallait continuer, à pied, une route de trois lieues, pour revoir mon père, le séjour où il se plaisait aux travaux champêtres, où il se consolait des atteintes de la vieillesse par une profonde instruction et en répandant sur d'agrestes voisins d'obscurs bienfaits. On ne s'approcha jamais d'une famille aimée, sans sentir renaître ses forces, et diminuer, par l'espoir d'une heureuse arrivée, les fatigues de la route : elle était pénible. Pour gagner le Violey et le village qui porte le nom de cette montagne, il faut gravir près de deux lieues. Là, on passe près de l'antique château de Joux, dont les tourelles noircies par le tems se confondent avec des sapins obscurs qui couvrent les coteaux
voisins. Plus loin, la pelouse diminue, l'air commence à devenir plus frais, plus léger ; de tems en tems un profond précipice laisse entrevoir dans son étroite vallée des prés toujours verts, toujours arrosés par de nombreux ruisseaux dont on distingue encore faiblement le murmure. Le silence régnait sur les montagnes, il n'était quelquefois interrompu que par le vol de l'oiseau solitaire, qui, effrayé de mon approche, s'élevait un instant pour se replonger plus bas dans l'épaisseur de la bruyère et des genêts en fleurs. J'avais laissé sur la voiture qui me précédait tout ce qui pouvait gêner ma marche, et jusqu'à mon chapeau, qui me parut incommode ; je lui avais préféré un parasol. Nul vent ne troublait l'air ; nulle inquiétude n'agitait mon coeur.
Déjà j'apercevais Mont-Suire, trop rarement visité par le botaniste. Sa croupe domine toutes les hauteurs du canton. Il commande à la foule des monticules qui l'entourent, comme un général audacieux fait ondoyer son panache audessus des nombreux guerriers qui lui obéissent. Là, je me rappelais ces mots d'une hymne orientale où l'écrivain fait tressaillir les collines comme de tendres agneaux, et les monts comme des béliers. Ces expressions, qui me parurent gigantesques en les lisant froidement au sein de la ville, avaient perdu leur audace, et me paraissaient simples et naturelles. En effet, toutes ces sommités recourbées en tout sens, presque égales, revêtues d'un blanc grisâtre, ressemblaient à un vaste troupeau, paissant avec tranquillité, et que l'œil trompé s'attendait d'un moment à l'autre à voir bondir.
J'avais fait la moitié de la route, et le soleil la moitié de son cours. Il dardait alors ses rayons aplomb. Une chaleur brûlante descendait de l'atmosphère, et devenait plus vive par la réfraction des montagnes. J'étais hors d'haleine. Une sueur abondante découlait de mon front sur mes pas ; je cherchai un abri pour quelques heures, et le revers d'une montagne vint me l'offrir. Dévoré d'une soif ardente, quelle émotion douce je sentis en entendant le bruit d'une fontaine ! Les vrais plaisirs naissent des vrais besoins ; et l'homme serait trop heureux si, sans prévenir les uns1, il laissait à la seule nature le soin de lui faire goûter les autres. La source était placée sous une voûte assez profonde, creusée dans le roc. . L'eau découlait dans son enfoncement ; le bord en était défendu par une pierre-
assez élevée, en sorte qu'on ne pouvait que difficilement atteindre ce fond. Vainement, à genoux, prosterné devant le champêtre caveau, j'étendis plusieurs fois la main pour saisir l'onde à sa chute. Le mouvement que je fesais pour la porter à ma bouche, la fesait disparaître et s'enfuir. Elle était l'image des espérances mensongères. Ma soif semblait accrue par mes efforts pour l'appaiser. Je me levai pour chercher une plante, une paille dont le long chalumeau pût m'aider à respirer cette eau fugitive ; mais je n'en pus trouver. Que je regrettai alors le chapeau que j'avais abandonné pour un parasol devenu inutile ! J'avais sacrifié un ami nécessaire, pour la société d'un petit-maître qui ne peut jamais convenir long-tems. J'étais revenu à la fontaine y faire de nouveaux essais. Quelques gouttes d'eau n'avaient qu'humecté mes lèvres, et je désirais en boire un torrent. Tout-à-coup, dans un recoin obscur de la grotte, ma main saisit une écuelle de terre que ma vue trop faible ne m'avait pas permis jusqu'alors de distinguer. Dans le transport de ma joie, je l'approchai si brusquement de moi, que la heurtant avec force contre le rocher, je la crus entièrement brisée. Par bonheur, une oreille seule avait essuyé le choc ; mais le vase restait entier, et je me hâtai alors d'en profiter pour boire à plusieurs reprises.
Qui avait placé là cette écuelle ? Quel fut l'ami des champs, l'homme honnête et sensible qui, ayant éprouvé la privation des choses nécessaires, voulut ainsi soulager le passant fatigué, le bûcheron laborieux, le pâtre solitaire ?' Il fit avec joie, en leur faveur, le sacrifice de ce meuble utile. Je soupçonnai l'habitant heureux d'une ferme rustique et modeste, dont je distinguais le comble au bas du vallon. Mon coeur le bénit en secret. J'aimais sa douce prévoyance. La simplicité de son offrande avait plus flatté mon imagination que toutes les fêtes du luxe, et les dons offerts par l'orgueil. Son hospitalité était continuelle, et, en plaçant son écuelle près de cette fontaine fraîche et limpide, il avait associé sa bienfesance à celle de la nature ; elle me rappelait les mœurs primitives de l'homme : elle me rappelait ces Arabes hospitaliers qui accueillent l'étranger sans armes, et lui indiquent, au milieu du désert et d'un climat enflammé, la citerne salutaire dont l'eau seule peut le ranimer. Mon sang rafraîchi semblait circuler avec plus d'aisance. J'étais reconnaissant et heureux ; car
la reconnaissance porte aussi son baume avec elle. J'avais le tems d'arriver. Une heure de repos devait abattre la chaleur ; je cherchai donc à me reposer.
Au-dessus de la fontaine, le rocher s'élevait presque perpendiculairement ; mais sa sommité était ombragée d'arbustes. Je fis un circuit pour y parvenir. Là, couché sur une pelouse fine et pressée, couvert par le noisetier et le houx qui avaient entrelacé leur feuillage, je ne regrettai point ces salons éclatans où tous les arts ont prodigué leurs richesses. Là, je tombai peu à peu dans cette rêverie douce, indéterminée, aimable sœur du sommeil, qui n'offre aucun objet fixe à la réflexion ; qui jouit de son espèce de néant, et semble vous faire oublier la vie.
J'en fus tiré par la marche lente et incertaine d'un vieillard qui descendait la montagne. Sa tête paraissait avoir servi de modèle à celles qu'aimait à retracer Paul Véronèse ; son front était chauve : deux touffes de cheveux blancs accompagnaient ses sourcils plus blancs encore. Le tems avait empreint ses traces sur son visage ; mais les noirs chagrins ne paraissaient pas en avoir creusé les sillons. Une physionomie ouverte prévenait en sa faveur et commandait la confiance. Il portait un habit grossier, usé, et la triste livrée de l'indigence. Une besace rousse, placée sur son épaule, paraissait renfermer toute sa fortune, et des fragmens de pain noir obtenus de la charité du laboureur. Un bâton noueux à la main, il suivait le chemin au-dessous de moi. Je me disais : Ainsi parurent ces premiers moralistes de la Grèce, qui, par leur abnégation de tous les biens, furent honorés par l'antiquité du nom de Sages. Ainsi fut ce Bias de Prienne, portant avec lui tout ce qu'il possédait au monde, et qui, en défendant sans salaire la cause d'un innocent, mourut dans les bras de son petit-fils.
Le pauvre avait vu la fontaine : il s'en approcha, et, comme moi, il en bénit la découverte. Il s'agenouilla pour boire ; j'entendis le bruit de l'écuelle sortant de sa place et l'aspiration du besoin. Le vieillard relevé se mit à continuer sa route ; mais quelles furent ma surprise et mon indignation, lorsque je vis qu'il emportait l'écuelle qui lui avait été si nécessaire, et qui devait le devenir à d'autres ! Ce vol me parut affreux. Je descendis le roc, je me mis à courir après le ravisseur. Il s'arrêta : Homme lâche, m'écriai -je, tu trahis l'hospitalité en t'appro-
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priant un bienfait qui ne fut pas uniquement réservé pour toi. Rends cette écuclle qui devait encore servir au voyageur, au malheureux» Le pauvre me tendit le vase avec douceur : Reprenez, me répondit il, ce que j'emportai sans remords. Je crus faire le bien, peut-être me suis-je trompé ; mais je vais vous éviter la peine de replacer cette ccuelle où je l'ai prise. En disant ces mots, il se rapprocha de la fontaine, et je le vis poser doucement le vase ébréché près d'une autre écuelle. — Qui vient de mettre la cette autre écuelle ? — Le vieillard me répondit : C'est moi.
Ce seul motj prononcé sans ostentation, mais avec dignité, me pénétra, et je reconnus aussitôt mon injustice. Je sentis l'influence de l'atmosphère de la vertu. Non, reprit le pauvre, après un long silence, je ne suis point un ravisseur. Mon nom est Jacques Alinge. Grenadier à la bataille de Fontenoi, j'y vis de près les Anglais. Mon sang coula pour mon pays, et j'en porte au bras l'honorable preuve. Après vingt-quatre ans de service, je me retirai au pied d'un mont d'Auvergne, où je suis né. Mon père n'était plus. Son fils aîné régla ma légitime au taux qu'il voulut. On m'assura qu'il me revenait bien davantage ; mais je préférai recevoir peu, au malheur de plaider avec un frère. Le mien me pria de lui laisser mon capital, en me promettant de me payer chaque année une petite rente. Hélas ! il ne l'a pas acquittée long-tems : mon frère est mort, et le bien de ma famille a passé à des étrangers. J'ai tout laissé ; et me confiant à cette Providence éternelle qui me jeta un instant sur cette terre pour en disparaître, qui me sauva des dangers des batailles, et me conduisit à soixante-seize ans, je pensai qu'elle ne m'abandonnerait pas pour le peu de jours qui me reste. Je n'ai point voulu être à charge à mes voisins. Ils m'aimaient tous, et ils se seraient gênés pour moi. Pouvais-je accepter leurs bienfaits ? ils étaient pauvres. J'ai traversé la Loire et cette plaine du Forez. Je veux aller voir si les monts de la Suisse sont bien plus élevés que ceux d'Auvergne. En passant dans ce lieu, j'ai trouvé la fontaine ; j'ai vu l'écuelle ; elle était de terre, l'oreille en était brisée. Un accident pouvait bientôt la détruire et en priver le voyageur. J'en avais une de bois; j'échanget^. Je désirai m'unir au premier bienfaiteur ; et je me suis cru un instant riche, en sentant le plaisir de donner. Ne
m'enviez pas ce bonheur, je l'ai goûté si rarement, et il est le seul qui console de l'oubli des hommes. Après avoir laissé mon écuelle, et emporté l'autre avec orgueil, je me suis trouvé rajeuni, et mes pas s'avançaient avec plus de légèreté, lorsque votre voix m'a fait arrêter...
Pendant ce récit, le front baissé, les yeux humiliés, je demandai sincèrement pardon au vieillard. Je le forçai à accepter un modique secours. Je l'invitai à rebrousser chemin, et à venir pour quelques jours, pour quelques mois, se reposer dans mon asile. Il le promit à son retour ; mais depuis quatre ans il n'a pas rempli cette promesse. Peut-être le trépas a-t-il terminé son'humble et généreuse carrière, et le froid des neiges helvétiques arrêté pour toujours ses pas. Peut-être aussi a-t-il oublié mon nom, ou n'a-t-il pas voulu honorer de sa présence la table de celui qui osa le soupçonner? O vous à qui il peut se montrer encore, acquittez ma dette ! Accueillez Minge comme un parent, comme un ami. Prodiguez-lui, non l'argent dont l'offre blesse si souvent le cœur, mais ce respect dû à la vertu, et ces attentions délicates qui font les délices de l'ame sensible, et la consolent. Allez au devant de Minge sur le chemin étroit et peu fréquenté qui enceint votre héritage. Vous le reconnaîtrez aisément à ses traits vénérables, à son bâton noueux, et sur-tout à son écuelle de terre ébréchée.