LE MIROIR
Un roi de Naples (il s'appelait Roger) étant à la chasse, s'écarta de sa suite, et s'égara dans une forêt. Il y fit rencontre d'un pèlerin, homme d'assez bonne mine, qui, ne le connaissant pas pour ce qu'il était, l'aborde avec liberté, lui demande le chemin de Naples.
Compagnon, lui répond le roi, il faut que vous veniez de loin ; car vous avez le pied poudreux 1
Il n'est cependant pas, répondit le pèlerin, couvert de toute la poussière qu'il a fait voler.
Vous avez dû voir, poursuivit Roger, et apprendre bien des choses dans vos voyages ?
J'ai vu, repartit le pèlerin, beaucoup de gens qui s'inquiétaient de peu ; j'ai appris à ne me pas rebuter d'un premier refus : je vous prie donc encore de vouloir m'en-
seigner la route qu'il faut que je prenne ; car la nuit vient, et je dois penser à mon gîte.
Connaissez-vous quelqu'un à Naples, demanda le roi 1-~- Non, répondit le pèlerin. — Vous n'êtes donc pas sûr d'y être bien reçu ? — Au moins, suis-je sûr, dit le pèlerin, de pardonner le mauvais accueil à ceux qui me l'auront fait sans me connaître : mais la nuit vient ; où est le chemin de Naples ?
Si je suis égaré, comme vous, dit Roger, comment pourrais-je vous l'indiquer ? Le mieux est que nous le cherchions de compagnie.
Cela serait à mervëîlle, dit le pèlerin, si vous n'étiez pas à cheval ; mais je retarderais trop votre marche, ou vous presseriez trop la mienne.
Vous avez raison, dit Roger ; il faut que tout soit égal entre nous, puisque nous courons même fortune. Sur ce propos, il descend de cheval, et le voila côte à côte avec le pèlerin. Devineriez-vous avec qui vous êtes, dit-il à son compagnon ?
A peu près, répondit celui-ci : je vois bien que je suis avec un homme.
Mais, insista Roger, pensez-vous être en sûreté dans ma compagnie ?
J'attends tout des. honnêtes gens, reprit le pèlerin, et suis sans appréhension des voleurs.
Croiriez-vous, ajouta Roger, que vous êtes avec le roi de Naples ?
J'en ai de la joie, reprit le pèlerin ; je ne crains pas les rois ; ce ne sont pas eux qui nous font du mal ; mais, puisque vous l'êtes, je vous félicite de m'avoir rencontré; je suis peut-être le premier homme qui se soit montré devant vous à visage découvert.
Eh bien, dit le roi, il ne faut pas que je sois le seul qui tire avantage de notre entrevue : suivez moi ; je ferai quelque chose pour votre fortune.
Elle est faite, sire, répondit le pèlerin ; je la porte avec moi. J'ai là, dit-il, en montrant son bourdon et sa besace, deux bons amis qui ne me laisseront manquer de rien. Je souhaite que vous trouviez, dans la possession de votre couronne, toute la satisfaction que je goûte avec eux.
Vous êtes donc heureux, dit Roger? — Si l'homme peut l'être, répondit le pèlerin : en tout cas, j'ai fait un vœu ;
c'est de m'aller pendre si j'en trouve un plus heureux que moi.
Mais, dit le roi, comment se peut-il que vous viviez content de votre sort, ayant besoin de tout le monde ?
Serais-je plus heureux, dit le pèlerin, si tout le monde avait besoin de moi ?
Allez vous pendre, reprit Roger ; car je pense être plus heureux que vous.
Si ce mal devait m'arriver, répliqua le pèlerin, je croirais que quelque faquin plus désœuvré que moi dût me porter le coup. Je ne l'attendais pas de la part d'où il me vient ; mais, comme le pas est dur à franchir, je pense qu'avant tout, il serait bon que nous comptassions ensemble.
Ce sera bientôt fait, dit Roger. J'ai en abondance les commodités de la vie : quand je voyage, je le fais à mon aise, comme vous le pouvez voir ; car je suis bien monté, et j'ai dans mes écuries trois cents chevaux qui valent au moins celui-ci. Retourné-je à Naples, je suis sûr d'être parfaitement reçu.
Je ne ferai qu'une question, dit le pèlerin. Jouissez-vous de tous ces biens avec une sorte de vivacité ? Seriez-vous sans affaires, sans ambition, sans inquiétude ?
Vous en demandez trop, pèlerin, reprit Roger. — Votre majesté me pardonnera dit le pèlerin ; mais, comme l'affaire doit avoir des suites très-sérieuses pour moi, je dois tout faire entrer en ligne de compte. Voici le mien :
J'ai fait un honnête exercice ; j'ai grand appétit, et souperai fort bieu de tout ce qui se trouvera ; ensuite, je dormirai d'un très-bon sommeil jusqu'au matin. Je me lèverai frais et dispos ; j'irai par-tout où me porteront la curiosité, la dévotion, ou la fantaisie. Après-demain, si Naples m'ennuie, le reste du monde est à moi. Convenez, sire, que si je perds contre vous, je perds à beau jeu.
Pèlerin, dit le monarque, je m'aperçois que vous n'êtes pas las de vivre, et vous avez raison. Je me tiens pour vaincu : mais, pour prix de l'aveu que je fais, j'exige que vous soyez mon hôte pendant le séjour que vous ferez à Naples.
Je m'en garderai bien, sire, répliqua le pèlerin ; non que je me croie indigne de l'honneur que vous voulez me faire : vous nous exposeriez tous deux aux discours malins de vos courtisans. Pendant qu'ils applaudiraient en apparence à
votre charité, qu'ils affecteraient de me faire un accueil obligeant, on demanderait tout bas où vous avez ramassé cet étranger, ce vagabond ; ce que vous en prétendez faire; quels talens, quel mérite vous lui supposez? On vous taxerait de trop de confiance, de légèreté, même de quelque chose de pis.
Et où le pèlerin, repartit Roger, a-t-il appris à connaître la cour ? — Je suis né, repartit le pèlerin, commensal d'un palais ; et, quoique je pusse y vivre fort à mon aise, je me lassai bientôt d'y entendre parler fort mal d'un très-bon maître qu'on ne cessait de flatter en public ; de voir qu'on ne cherchait qu'à le tromper, et de vivre enfin avec des gens qui n'avaient rien de haut que l'extérieur. Je m'éloignai bien vite de ces lieux pour aller chercher ailleurs du naturel, des sentimens, de la franchise, de la liberté : depuis ce tems, je cours le monde.
Et vous pensez, dit le monarque, que toutes les cours se ressemblent ?
C'est, répondit le pèlerin, le même esprit qui les gouverne.
Vous avez donc, poursuivit le roi, bien mauvaise opinion des gens qui nous approchent?....
Vous seriez de mon avis, sire, s'ils se montraient à vous au naturel ; mais ils sont sur leurs gardes à cet égard, et auraient de belles craintes, s'ils pensaient que vous pussiez lire dans leur ame. Je veux, à ce sujet, vous fournir un moyen de vous divertir à leurs dépens. Ce moyen n'est pas bien étrange, et ne demande qu'un peu de mystère. Là-dessus, le pèlerin développe son projet. Cependant, le bruit des cors et des chiens annonçant que les équipages de Roger allaient bientôt le rejoindre, l'étranger se sépare de lui pour n'être pas aperçu, tandis que le prince monte à cheval, et pique des deux pour aller au devant de la chasse.
Le lendemain, le pèlerin se présente devant le monarque avec un placet; le roi reçoit le placet sans affectation, et, comme s'il eût méconnu l'homme, témoigne d'abord quelque surprise, puis ordonne que l'on amène cet étranger au palais ; lui donne une audience de deux heures dans son cabinet, et sort de cette audience, d'un air rêveur, embarrassé, capable d'intriguer tous les spéculatifs de la cour.
Les gens qui n'étaient là que pour le cortège, ou pour grossir la foule, n'osaient témoigner leur curiosité ; mais,
le ministre, la maîtresse, le favori, ceux enfin qui avaient part à la confiance, hasardèrent bientôt des questions.
Cet homme, dit le prince à son ministre, qui lui en parla le premier, est bien extraordinaire, et possède des secrets surnaturels. Il m'a dit et m'a fait voir des choses étranges ; voyez le présent qu'il m'a fait. Ce miroir, qui semble très commun, représente d'abord les objets au naturel ; mais, par le secours de deux mots chaldéens, l'homme qui s'y regarde s'y voit tel qu'il aurait fantaisie d'être : en un mot, ces souhaits, ces imaginations, ces rêves que les passions nous font faire en veillant, viennent s'y réaliser. J'en ai fait l'expérience ; et croiriez-vous que je me suis vu sur le trône de Constantinople, ayant mes rivaux pour courtisans, et mes ennemis à mes pieds ? Mais le récit ne donne qu'une idée imparfaite de la chose ; il faut que vous la voyiez vous-même, et vous ne pourrez revenir de votre surprise.
Dispensez-m'en, sire, reprit le ministre, d'un ton froid et grave, qui déguisait assez bien son embarras ; ce pèlerin ne peut être qu'un dangereux magicien : je regarde son miroir comme une invention diabolique, et les paroles qu'on a enseignées à votre majesté sont sûrement sacrilèges. Je m'étonne que, pieuse comme elle est, elle n'ait pas conçu d'horreur pour une aussi damnable invention.
Roger ne crut pas devoir insister davantage auprès de son ministre, et essaya de présenter le miroir à la maîtresse et au favori. La première feignit de s'évanouir de frayeur ; l'autre répondit : Ayant les bonnes grâces de votre majesté, je suis tel que je désire d'être, et ne veux rien voir au-delà.
Roger tenta vainement de faire ailleurs l'essai de son miroir ; il éprouva par-tout les mêmes refus ; les consciences s'étaient révoltées. Il faut, disait-on, brûler le pèlerin et son miroir.
Le roi, voyant que la chose prenait un tour assez sérieux pour qu'on lui en fit parler par les personnes autorisées, fit appeler le pèlerin à son audience publique. Vous n'êtes pas sorcier, lui dit-il, pèlerin ; mais vous connaissez le monde : vous avez parié que je ne trouverais personne à ma cour qui voulût se montrer à moi tel qu'il est, et vous avez gagné votre gageure. Reprenez votre miroir : vous l'aviez acheté dans une boutique de Naples, et il nous a très-bien servi pour les deux carolus qu'il vous a coûtés.
Ce n'est pas sans raison que l'histoire a toujours été regardée comme la lumière des tems, la dépositaire des événemens, le témoin fidèle de la vérité, la source des bons conseils et de la prudence, la règle de la conduite et des mœurs. Sans elle, renfermés dans les bornes du siècle, du pays où nous vivons, resserrés dans le cercle étroit de nos connaissances particulières et de nos propres réflexions, nous demeurerions toujours dans une espèce d'enfance, qui nous laisse étrangers à l'égard du reste de l'univers, et dans une profonde ignorance de tout ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. Qu'estce que ce petit nombre d'années qui compose la vie la plus longue ; qu'est-ce que l'étendue du pays que nous pouvons occuper ou parcourir sur la terre, sinon un point imperceptible à l'égard de ces vastes régions de l'univers, et de cette longue suite de siècles qui se sont succédé les uns aux autres depuis l'origine du monde ? Cependant c'est à ce point imperceptible que se bornent nos connaissances, si nous n'appelons à notre secours l'étude de l'histoire, qui nous ouvre tous les siècles et tous les pays ; qui nous, fait entrer en commerce avec tout ce qu'il y a eu de grands hommes dans l'antiquité ; qui nous met sous les yeux toutes leurs actions, toutes leurs entreprises, toutes leurs vertus, tous leurs défauts, et qui, par les sages réflexions qu'elle nous fournit, ou qu'elle nous donne lieu de faire, nous procure en peu de tems une prudence anticipée, fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres.
On peut dire que l'histoire est l'école commune du genre humain, également ouverte et utile aux grands et aux petits, aux princes et aux sujets, et encore plus nécessaire aux grands et aux princes qu'à tous les autres ; car comment, à travers cette foule de flatteurs qui les assiègent de toutes parts, qui ne cessent de les louer et de les admirer, c'est-à-dire de les corrompre et de leur empoisonner l'esprit et le cœur ; comment, dis-je, la timide vérité pourrat-elle approcher d'eux, et faire entendre sa faible voix au milieu de ce tumulte et de ce bruit confus? Comment osera-t-elle leur montrer les devoirs et les servitudes de la royauté ; leur faire entendre en quoi consiste leur véritable gloire ; leur représenter que s'ils veulent bien remonter jusqu'à l'origine de leur institution, ils verront clairement qu'ils sont pour les peuples, et non les peuples pour eux ;
les avertir de leurs défauts ; leur faire craindre le juste jugement de la postérité, et dissiper le nuage épais que forment autour d'eux le vain fantôme de leur grandeur et l'enivrement de leur fortune.
Elle ne peut leur rendre ces services, si important et si nécessaires, que par le secours de l'histoire, qui seule est en possession de leur parler avec liberté, et qui porte ce droit jusqu'à juger souverainement des actions des rois mêmes, aussi bien que la renommée. On a beau faire valoir leurs talens, admirer leur esprit ou leur courage, vanter leurs exploits et leurs conquêtes, si tout cela n'est point fondé sur la vérité et sur la justice, l'histoire leur fait secrètement leur procès sous des noms empruntés. Elle ne leur fait regarder la plupart des plus fameux conquérans que comme des fléaux publics, des ennemis du genre humain, des brigands des nations, qui, poussés par une ambition inquiète et aveugle, portent la désolation de contrées en contrées, et qui, semblables à une inondation ou à un incendie, ravagent tout ce qu'ils rencontrent. Elle leur met sous les yeux un Caligula, un Néron, un Domitien, comblés de louanges pendant leur vie, devenus après leur mort l'horreur et l'exécration du genre humain ; au lieu que Tite, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, en sont, encore regardés comme les délices, parce qu'ils n'ont usé à& leur pouvoir que pour faire du bien aux hommes. Ainsi l'on peut dire que l'histoire, dès leur vivant même, leur tient lieu de ce tribunal établi autrefois chez les Egyptiens, où les princes, comme les particuliers, étaient cités et jugés après leur mort ; et que, par avance, elle leur montre la sentence qui décidera pour toujours de leur réputation ; enfin, c'est elle qui imprime aux actions véritablement belles le sceau de l'immortalité, et qui flétrit les vices d'une note d'infamie que tous les siècles ne peuvent effacer. C'est par elle que le mérite inconnu pour un tems, et la vertu opprimée, appellent au tribunal incorruptible de la postérité, qui leur rend avec dédommagement la justice que leur siècle leur a quelquefois refusée, et qui, sans respect pour les personnes, et sans crainte d'un pouvoir qui n'est plus, condamne avec une sévérité inexorable l'abus injuste de l'autorité !
LE COMÉDIEN ET l'eMPEREUK.
FrogÈre, acteur comique peu goûté à Paris, alla en Russie, où il devint le favori de l'empereur Paul, qui l'admit dans son intimité. Un caprice du prince lui donna certain jour le loisir d'examiner mûrement s'il y a toujours prudence et sûreté à prendre ses aises avec un empereur de toutes les Russies. Un soir, à la table de l'empereur, un des convives saisit l'occasion qui se présenta de louer son hôte impérial aux dépens de Pierre-le-Grand. Voila bien, dit Paul en se tournant vers Frogère, ce qui s'appelle voler Pierre pour payer Paul ; n'est-ce pas, Frogère? Oui, Sire, répliqua l'acteur, et au tour que prend votre réputation, on ne vous rendra jamais la pareille, car personne ne sera tenté de voler Paul. La répartie était jolie et piquante et l'empereur en avait déjà toléré d'aussi vives. Toutefois, avant d'en rire, les courtisans jugèrent prudent de consulter le visage du maître. Il était soucieux et mécontent, et chacun imita le silence désapprobateur de sa majesté. Le mot. tomba donc à plat, et Frogère. qui n'était pas accoutumé à de pareilles disgrâces, en fut plus surpris que personne. Quelques instans après l'empereur se leva, et les convives se séparèrent. Frogère rentra chez lui le cœur navré. Pour un plaisant de profession, la chute d'un bon mot est une affaire grave ; c'est une spéculation manquée. Mais à quelle cause attribuer cet échec imprévu ? Le mot était bon, il n'y avait pas à en douler ; et d'ailleurs l'empereur n'était pas d'un goût si difficile qu'il n'en eût quelquefois approuvé de pires. Il y avait là un mystère impénétrable ; Frogère se creusait la tôte, mais il avait beau songer et songer encore, sa sagacité était en défaut. Voyant qu'il y perdait son tems et sa peine, il prit le sage parti de se coucher, et s'endormit philosophiquement d'un profond sommeil.
On était au cœur de l'hiver. La nuit finissait quand Frogère fut réveillé par un coup violent à la porte de sa chambre. Il se lève, va ouvrir et, à sa grande surprise, il voit entrer un officier suivi de quatre soldats armés jusqu'aux dents. Frogère, qui n'avait aucune raison de s'attendre à une pareille visite, conclut naturellement que l'officier (c'était un de ses amis qui avait été du souper la veille) avait pris sa chambre pour celle d'un autre. Hélas ! il fut bientôt convaincu qu'il n'y avait point de méprise, et que cette visite importune et alarmante s'adressait bien
à lui. L'officier exhiba à son malheureux ami un ordre signé de l'empereur qui l'exilait en Sibérie. Je laisse à penser l'effet que produisit sur Frogère cette terrible nouvelle : de plus courageux que lui en auraient eu l'âme brisée. La sienne n'était pas d'une trempe à y résister ; il pleurait, se lamentait, tombait à genoux et s'arrachait les cheveux. C'était vraiment pitié. Quel crime avait-il commis qui méritât un pareil châtiment ? Ne pouvait-il pas voir l'empereur, tomber à ses genoux, implorer sa grâce ? Il ne demandait qu'un jour, une heure. Inutiles prières ! l'ordre était précis ; et si jamais monarque absolu permit qu'on se jouât de ses commandemens, ce ne fut certainement pas l'empereur Paul.
Tout ce que le malheureux Frogère put obtenir de l'officier, en considération de l'amitié qui les unissait, ce fut un délai de quelques minutes pour remplir d'habits et de linge une petite valise ; cela fait, on l'emmène. Une voiture escortée d'un fort piquet de cavalerie l'attendait dans la rue ; on y jeta notre homme plus mort que vif, et deux soldats armés de pistolets et le sabre nu s'y placèrent à ses côtés. L'officier, après s'être assuré que les portières étaient bien fermées, et que son prisonnier ne pouvait communiquer avec personne, prit la tête de l'escorte, donna le mot d'ordre, et l'on partit au grand trot pour ce formidable voyage.
Combien de tems dura cette première course ? Frogère n'en sut rien, car il était dans une obscurité profonde, et ses terribles compagnons restaient sourds à toutes ses questions. Ils avaient reçu l'ordre exprès de ne pas ouvrir la bouche ; mais il lui semblait qu'il avait couru pendant une éternité. Enfin la portière s'ouvrit : il fesait grand jour ; malheureusement il ne jouit pas long-tems de la douce clarté du soleil ; on le conduisit les yeux bandés, dans une misérable cabane. Quand on lui ôta son bandeau il se trouva enfermé dans une petite chambre sans fenêtres, éclairée par une seule chandelle. Quelques mets grossiers étaient, dressés devant lui sur une méchante table de bois. On lui fit signe de manger, et cependant quelques heures auparavant cet homme était plongé dans la mollesse ; des princes partageaient ses plaisirs, et le plus puissant des monarques le traitait en ami. Maintenant le voila disgracié, banni, enfermé dans une masure, réduit à manger ce que la veille il n'eut pas jeté à un mendiant ; autour de
lui des visages dont l'aspect menaçant repousse l'espérance au fond du cœur, et, pour comble d'effroi un long voyage en perspective, et pas une voix amie pour lui dire au terme de sa terrible course : Soyez le bien- venu. Sibérie ! Sibérie ! le pauvre exilé n'avait pas d'autre image devant les yeux, d'autre mot sur les lèvres.
Les extrêmes se touchent, dit le peuple ; un rien suffit quelquefois pour nous faire passer du désespoir à l'excès de la joie. Frogère en fit l'épreuve. L'officier qui commandait l'escorte entra tout-à-coup dans sa chambre suivi d'un courrier ; Frogère, qui ne l'avait pas vu depuis son départ, ne pensant pas d'ailleurs qu'il l'eût accompagné si longtems, éprouva à la vue de ce visage ami un plaisir inexprimable ; dans l'ivresse de sa joie, il allait lui sauter au cou, mais un geste négatif et un coup d'oeil sévère arrêtèrent ses transports ; il voulait parler, un doigt collé sur sa bouche lui imposa silence. L'officier congédia le courrier et donna ordre aux gardes de rester derrière la porte. Dès qu'il fut seul avec son prisonnier : Frogère, dit-il à voix basse, Frogère, nous allons nous séparer ; l'officier chargé de vous conduire au relais voisin est là qui vous attend.
Dites-moi.. .que puis-je faire ?...Je suis bien téméraire... on ne désobéit pas impunément à l'empereur... N'importe ! pour servir un vieil ami, je veux courir les chances de ma désobéissance. Dites-moi, que puis-je faire pour vous à mon retour à Pétersbourg ?
Le pauvre Frogère fondait en larmes, et, au lieu de répondre aux propositions bienveillantes de son ami, il se récriait, en gémissant, contre la sévérité du châtiment qu'on lui infligeait pour un crime qu'il cherchait encore à connaître. A connaître ! répliqua son compagnon avec l'accent d'une profonde surprise. Frogère, êtes-vous fou ? Oui, vous l'êtes ; car, sans cela, vous n'auriez pas lâché ce sarcasme amer. — Grand Dieu ! c'est pour une misère semblable que. je vais être... — Ecoutez, Frogère: point de vaines paroles ; je suis le dernier visage d'ami que vous verrez jusqu'au terme de votre long voyage. Vous le savez, l'empereur est implacable dans ses ressentimens ; il n'y a point de grâce à espérer ; prenez votre malheur en patience, et dites-moi ce que je puis faire pour vous.
— Parlez pour moi à l'empereur. — Quant à cela, c'est impossible ; demandez-moi toute autre chose, et je remuerai
ciel et terre. Car c'est presque toujours ainsi que nos amis nous traitent dans le malheur, nous offrant ce dont nous n'avons pas besoin, et nous refusant ce qui nous serait utile. Je ne vous demande pas autre chose, reprit le pauvre comédien. — Mais votre argent, vos bijoux que vous n'avez pas emportés, ne pourrais-je pas les mettre en sûreté, les confiera quelque ami fidèle qui vous les rendrait au retour ? — Au retour? Je ne suis donc pas banni à perpétuité ? — Ah ! vous aviez donc cru que c'était à perpétuité ? Alors je ne suis plus surpris que vous ayez été si abattu au départ : non, mon cher ami : du courage, trois ans sont bientôt passés, et alors... Trois ans ! répéta le malheureux acteur, trois ans d'exil ! Il allait poursuivre le cours de ses lamentations ; mais sa nouvelle escorte l'attendant il fallut partir. On lui banda de nouveau les yeux, et on le fit remonter dans la chaise de poste. Son ami, en se retirant, lui serra affectueusement la main, et y glissa une petite somme d'argent. Vous en aurez besoin, lui dit-il à voix basse, au terme du voyage. Courage ! Adieu ! En marche ! On ferme aussitôt les portières, et les chevaux emportent au galop le malheureux Frogère.
Un Français, dit le proverbe, est de toutes les créatures la plus joviale : personne mieux que lui ne sait prendre gaîment son parti. Il est vrai qu'il trouve dans sa langue une foule de formules toutes faites pour venir au secours de sa philosophie et la concilier avec le sort, quand il est en butte à quelqu'une des misères qui affligent notre pauvre humanité. A-t-il perdu sa femme? son chien est-il égaré ou sa maîtresse infidèle ? a-t-il été mouillé par la pluie ou trompé par des fripons? un simple allons, puisque..., ou bien c'est une petite contrariété, ou encore un petit malheur, l'une ou l'autre enfin de ces précieuses formules opère une consolation soudaine ; et si elles sont impuissantes, alors il a recours au remède héroïque, à l'infaillible ça m'est égal. Mais la disgrâce de Frogère était à l'épreuve de toutes ces recettes. Trois ans en Sibérie ! C'était bien là un beau titre pour un livre nouveau ; mais pour notre prisonnier c'était une affreuse perspective. Aussi ne voyant rien de mieux à faire, il recommença à se désespérer. Cependant la victime emportée au milieu de profondes ténèbres, interrompait par ses seuls gémissemens le silence qui régnait autour d'elle ; car la consigne était toujours la même : ses gardes avaient bouche close. Enfin on s'arrête :
retour des mêmes cérémonies, les yeux bandés, la méchante cabane, la chandelle solitaire et le mauvais repas ; rien n'y manque ; seulement plus de visage connu, plus d'ami don! la voix console : tout est sombre, silencieux, hostile.
Après de nouvelles courses, suivies de haltes qu'accompagnaient toujours les mêmes circonstances, on s'arrête de nouveau : au compte du patient ce supplice avait duré trois jours et trois nuits. Cette fois on lui banda encore les yeux ; mais au lieu de le laisser marcher, ses gardes le portèrent à bras sur un banc de bois où ils l'assirent. Il y resta pendant quelques minutes, étonné qu'on ne lui ôtât pas son bandeau, comme de coutume. Il entendit alors autour de lui des chuchotemens, puis le bruit de pas ; alors on lui saisit les mains et on les lui lie fortement. Il demande en tremblant la cause de ce traitement ; pas de réponse. En un clin d'oeil, et toujours sans mot dire, on déchire la partie supérieure de son habit pour lui découvrir la poitrine. Son cœur défaille ; il commence à croire que la Sibérie n'est pas le terme de son voyage. En joue ! feu ! s'écrie une voix habituée au commandement et qu'il crut reconnaître ; et aussitôt éclate une décharge de mousqueterie. Il tombe. Quatre hommes l'enlèvent, et pendant qu'on l'emporte il entend devant lui et à ses côtés le mouvement d'un cortège qui marche à pas comptés, et s'arrête en mesure. On le dépose sur un ïsiége, on lui délie les mains ; le voile qui couvrait ses yeux disparaît, et il se retrouve dans le même appartement, à la même table, à la place même où son infortuné bon mot lui avait échappé ; les mêmes convives étaient assis autour de lui, et l'empereur au milieu. La terreur, l'étonnement, le doute qui se peignaient sur le visage de la victime excitèrent un rire général. Frogère s'évanouit. Ce terrible voyage n'avait duré que vingt-quatre heures, et Paul avait assisté, sous un déguisement, à toutes les haltes.