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CONSEILS D UNE SŒUR A SON FRERE

Tu vas donc entrer dans la brillante carrière des armes ? Je t'en félicite, et mon cœur prend la plus vive part au plaisir que tu éprouves. Cependant je ne suis pas sans crainte en te voyant embrasser cet état : la carrière militaire, quelque honorable qu'elle soit, est remplie d'écueils où la jeunesse échoue. Cette triste vérité, que j'ai apprise de mon père, me trouble et me tourmente depuis ton départ, et c'est pour me tranquilliser que je vais entreprendre de te donner des conseils. Je sais que je m'impose une tâche bien difficile, car ma faible éloquence est loin d'égaler mes sentimens ; cependant je me rassure en songeant que je parle à un frère qui m'aime, et qui prendra sur ma tendresse ce qui manque à mon talent.

La première chose que je te recommande, c'est l'obéissance envers tes chefs : appelé toi-même à commander, tu sentiras peut-être combien il est pénible de conduire des hommes rebelles ; fais ce que tu voudrais que tes soldats fissent pour toi ; soumets ton sentiment et ta volonté à

ceux qui, par leur âge, leur expérience et leurs exploits, ont mérité l'honneur du commandement ; ils sont les organes du souverain ; c'est par eux qu'il communique ses ordres : reçois-les donc avec respect, et mets ta gloire à les exécuter. Prends garde aussi que l'orgueil ne s'empare de ton âme, et ne te fasse méconnaître ceux que tu es appelé à l'honneur de commander. Peut-être de nombreux exploits ont déjà signalé leur valeur, et tu dois honorer par tes égards ceux que la patrie a appelés avant toi à la gloire de la défendre. Sois toujours leur père ; aime-les, et ils t'aimeront ; respecte leur front, que la guerre a cicatrisé ; récompense leur mérite et leur vertu ; sois juste surtout, mais sois bon : la clémence est la vertu des grandes âmes. N'oublie jamais que si la valeur fait des héros, la bonté fait des amis, et qu'on arrive plus sûrement à la victoire quand le courage et la vertu en montrent le chemin.

Tu vas bientôt, peut-être, voler au champ d'honneur : c'est là que le guerrier vient apprendre à mourir pour son pays. O mon frère ! dois-je te parler de gloire, de patrie? ces noms chéris ne sont-ils pas gravés dans ton cœur? je te vois déjà, tout bouillant de courage, affronter mille morts pour cueillir un laurier. Allie cependant la prudence à la valeur, et songe que cette gloire, dont ton cœur est avide, ne s'acquiert pas toujours au prix du sang ennemi. Vois ce guerrier qui, à la prise d'une ville, brûle, massacre tout ce qu'il rencontre ; baigné de sang et entouré de victimes, il plante son drapeau sur le sommet d'une tour. On l'admire : déjà toute l'armée retentit du bruit de sa vaillance ; mais, pendant qu'il triomphe, un de ses compagnons d'armes vient, au péril de ses jours, de sauver son général, qui succombait sous mille coups. Il panse ses blessures, le charge sur ses épaules, et le ramène au milieu de ses soldats. Dis-moi, auquel de ces deux hommes voudrais-tu ressembler ? Ton cœur me répond ; tu préfères le dernier. Eh bien ! imite-le : la véritable gloire est celle qui est fondée sur l'humanité.

Nos ancêtres ont été braves ; tâche de joindre tes lauriers aux leurs ; mon frère, le premier que tu remporteras sera placé par nous deux sur la tombe de mon père. Que le souvenir de ce père chéri enflamme ton courage, et que celui de ma mère mette un frein à ton ardeur. Triomphe, Ernest, pour la gloire de l'un, et conserve tes jours

pour le soutien de l'autre. Surtout ne les expose pas pour un vain point d'honneur ; loin de toi l'exemple de ces hommes qui, croyant être braves, lavent la moindre injure dans le sang de leur semblable ! M éprise de tels guerriers; ils sont indignes de l'être : le véritable honneur a sa source dans le cœur de l'homme bon et juste, et non dans ce préjugé barbare qui fait des assassins et non des braves.

Ne te livre pas à la passion du jeu : ta fortune ne te permet pas d'en courir les chances, et l'honneur te le défend. Consacre plutôt tes momens de loisir à des lectures utiles en même tems qu'agréables ; il est beau d'unir les palmes du savoir aux lauriers de la victoire. Donne aussi quelques instans au souvenir de ta famille ; pense à nous, mon bon frère, comme nous pensons à toi; écris-nous souvent; dis-nous que tu es heureux, et tu adouciras les rigueurs de l'absence. Tels sont les conseils que j'ai crus t'être utiles; dictés par l'amitié, peut-être auront-ils quelque prix à tes yeux. Profites-en pour ton intérêt personnel, pour le bonheur de ta famille, et en particulier pour celui d'une sœur qui te chérit tendrement.

ALIBEE.

Schah-Abas, roi de Perse, fesant un voyage, s'écarta de toute sa cour pour passer dans la campagne sans y être connu, et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle. 11 prit seulement avec lui un de ses courtisans. Je ne connais point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommes ; tout ce qui nous aborde est déguisé ; c'est l'art, et non pas la nature simple, qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant, quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis lassé de voir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flattant : il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connaissent pas. Il passa, avec son confident, au milieu de plusieurs villages où l'on fesait des danses; et il était ravi de trouver loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. Il fit un repas dans une cabine ; et comme il avait grand-faim, après avoir marché plus qu'à l'ordinaire, les alimens grossiers qu'il prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table.

En passant dans une prairie semée de fleurs, qui bordait Un clair ruisseau, il aperçut un jeune berger qui jouait de la flûte à l'ombre d'un grand ormeau, auprès de ses moutons paissants. Il l'aborde, il l'examine ; il lui trouve une physionomie agréable, un air simple et ingénu, mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger était couvert ne diminuaient point l'éclat de sa beauté. Le roi crut d'abord que c'était quelque personne de naissance illustre qui s'était déguisée : mais il apprit du berger que son père et sa mère étaient dans un village voisin, et que son nom était Alibée. A mesure que le roi le questionnait, il admirait en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étaient vifs, et n'avaient rien d'ardent et de farouche ; sa voix était douce, insinuante et propre à toucher : son visage n'avait -rien de grossier ; mais ce n'était pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'environ seize ans, ne savait point qu'il fût tel qu'il paraissait aux autres: il croyait penser, parler, être fait comme tous les autres bergers de son village ; mais, sans éducation, il avait appris tout ce que la raison fait apprendre à ceux qui l'écoutent. Le roi, l'ayant entretenu familièrement, en fut charmé : il sut de lui sur l'état des peuples tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une foule de flatteurs qui les environnent. De tems en tems il riait de la naïveté de cet enfant, qui ne ménageait rien dans ses réponses. C'était une grande nouveauté pour le roi que d'entendre parler si naturellement: il fit signe au courtisan qui l'accompagnait de ne point découvrir qu'il était le roi ; car il craignait qu' Alibée ne perdît en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces s'il venait à savoir devant qui il parlait. Je vois bien, disait le prince au courtisan, que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que celui-ci qui garde les moutons. Je me trouverais trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé et aussi aimable. Il me paraît propre à tout ; et si on a soin de l'instruire, ce sera assurément un jour un grand homme : je veux le faire élever auprès de moi. Le roi emmena Alibée, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'était rendu agréable. On lui fit apprendre à lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts et pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord il fut un peu ébloui de la cour ;

et son grand changement de fortune changea un peu son cœur. Son âge et sa faveur joints ensemble altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette, de sa flûte, et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour avait de plus agréable. Il se rendit capable des affaires les plus sérieuses, et mérita la confiance de son maître, qui, connaissant le goût exquis d'Alibée pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considérable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Schah-Abas, la faveur d'Alibée ne fit que croître. A mesure qu'il s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition, et souvent il la regrettait. 0 beaux jours, disaitil à lui-même, jours innocents, jours où j'ai goûté une joie pure et sans péril, jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux, ne vous reverrai-je jamais! Celui qui m'a privé de vous, en me donnant tant de richesses, m'a tout ôté. Il voulut aller revoir son village ; il s'attendrit dans tous les lieux où il avait autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses parens et à tous ses amis; mais il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la vie champêtre et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

11 les éprouva, ces malheurs, après la mort de son bon maître Schah-Abas ; son fils Schah-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux et pleins d'artifices trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée. Il a abusé, disaient-ils, de la confiance du feu roi; il a amassé des trésors immenses, et a détourné plusieurs choses d'un très-grand prix, dont il était dépositaire. Schah-Sephi était tout ensemble jeune et prince ; il n'en fallait pas tant pour être crédule, inappliqué et sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paraître réformer ce que le roi son père avait fait et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa charge, il lui demanda, selon le conseil de ses courtisans envieux, de lui apporter un cimeterre garni de diamans, d'un prix immense, que le roi son grand-père avait accoutumé de porter dans les combats. Schah-Abas avait fait autrefois ôter de ce cimeterre tous

ces beaux diamans ; et Alibée prouva par de bons témoins que la chose avait été faite par l'ordre du feu roi, avant que la charge eût été donnée à Alibée. Quand les ennemis d' Alibée virent qu'ils ne pouvaient plus se servir de ce prétexte pour le perdre, ils conseillèrent à Schah- Sephi de lui commander de faire, dans quinze jours, un inventaire exact de tous les meubles précieux dont il était chargé. Au bout de quinze jours, il demanda à voir luimême toutes choses. Alibée lui ouvrit toutes les portes, et lui montra tout ce qu'il avait en garde. Rien n'y manquait ; tout était propre, bien rangé, et conservé avec grand soin. Le roi, bien étonné de trouver par-tout tant d'ordre et d'exactitude, était presque revenu en faveur d'Alibée, lorsqu'il aperçut au bout d'une grande galerie, pleine de meubles très somptueux, une porte de fer qui avait trois grandes serrures. C'est là, lui dirent à l'oreille les courtisans jaloux, qu'Alibée a caché toutes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. Aussitôt le roi en colère s'écria : Je veux voir ce qui est au-delà de cette porte. Qu'y avez-vous mis? montrez-le-moi. A ces mots Alibée se jeta à ses genoux, le conjurant, au nom de Dieu, de ne pas lui ôter ce qu'il avait de plus précieux sur la terre. Il n'est pas juste, disait-il, que je perde en un moment ce qui me reste, et qui fait ma ressource, après avoir travaillé tant d'années auprès du roi votre père. Otez-moi, si vous voulez, le reste ; mais laissez-moi ceci. Le roi ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis qu'Alibée avait amassé. Il prit un ton plus haut, et voulut absolument qu'on ouvrît cette porte. Enfin Alibée, qui en avait les clefs, l'ouvrit lui-même. On ne trouva en ce lieu que la houlette, la flûte, et l'habit de berger qu'Alibée avait porté autrefois, et qu'il revoyait souvent avec joie, de peur d'oublier sa première condition. Voila, dit-il, ô grand roi, les précieux restes de mon ancien bonheur : ni la fortune ni votre puissance n'ont pu me les ôter. Voila mon trésor que je garde pour m'enrichir quand vous m'aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste ; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voila mes vrais biens, qui ne manqueront jamais. Les voila ces biens simples, innocens, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire, et ne se tourmentent point pour le superflu. Les voila ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voila ces biens qui ne m'ont

jamais donné un moment d'embarras. O chers instru. mens d'une vie simple et heureuse ! je n'aime que vous c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d'autres biens trompeurs soient venus me tromper, et troubler le repos de ma vie ? Je vous les rends, grand roi, toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité : je ne garde que ce que j'avais quand le roi votre père vint, par ses grâces, me rendre malheureux. Le roi, entendant ces paroles, comprit l'innocence d'Alibée; et étant indigné contre les courtisans qui l'avaient voulu perdre, il les chassa d'auprès de lui. Alibée devint son principal officier, et fut chargé des affaires les plus secrètes : mais il revoyait tous les jours sa houlette, sa flûte et son ancien habit, qu'il tenait toujours prêts dans son trésor pour les reprendre dès que la fortune inconstante troublerait sa faveur. Il mourut dans une extrême vieillesse, sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis, ni amasser aucun bien, et ne laissant à ses parens que de quoi vivre dans la condition de berger, qu'il crut toujours la plus sûre et la plus heureuse.

LA FERMIERE PHILOSOPHE.

Il y avait plus de cinq ans que j'avais achevé mes voyages, et qu'après avoir étudié l'homme dans les différentes parties de l'Europe, dans les grandes villes, dans les cours, dans les états de la vie les plus enviés, j'étais persuadé que les pays que j'avais vus, et le mien même, n'étaient pas la patrie du bonheur et de la raison. Ma famille voulait me marier : mon père se flattait de me trouver une femme qui me ferait oublier une parente que j'avais aimée dans mon enfance, et que la mort m'avait enlevée : en attendant, il voulait que je m'occupasse des biens qui devaient m'être cédés au moment de mon mariage ; il me fit partir pour le nord de l'Ecosse, où nous possédons une terre aux environs d'Aberdeen ; je me mis en chemin vers la fin du printems, et dans les plus beaux momens de l'année. Le soleil était prêt à se coucher lorsque j'arrivai à huit milles d'Hamstead (c'est le nom de cette campagne). Je savais qu'elle était mal bâtie et mal meublée, et que je ne pouvais y trouver qu'un mauvais souper et un méchant lit: j'étais fatigué, et j'avais faim;

je me déterminai à passer la nuit dans une métairie qui, par sa situation et par un certain air de commodité, de propreté et d'abondance champêtre, avait fixé mon attention. Cette ferme était placée sur le penchant d'un coteau qui la garaniissait du vent d'ouest, si violent dans ces contrées; elle était à cent toises d'une petite rivière qui coule dans un joli vallon: des prairies artificielles, des vergers remplis de pommiers à cidre, des champs couverts de légumes l'environnaient ; il y avait à quelque distance de la maison un petit bois de hêtres ; des cheveaux, des bœufs, des brebis paissaient dans le vallon et sur les coteaux : quatre enfans de la plus agréable figure, jouaient dans une cour peuplée de volaille de toute espèce : à la porte de la cour, je vis une femme de l'âge de vingt-cinq à trente ans ; elle était blonde et fraîche, quoiqu'un peu hâlée. Il me sembla que les traits de cette charmante paysanne ne m'étaient pas inconnus : je lui demandai à qui appartenait cette ferme, et si mes gens et moi nous pouvions y passer la nuit : je l'assurai que mes hôtes seraient très-contens de nous. Elle me répondit que la ferme appartenait à son mari ; que personne ne logeait chez eux pour de l'argent ; mais qu'ils recevaient de leur mieux les étrangers de toute sorte d'états. Elle m'invita sur le champ à descendre de cheval, et me conduisit sans cérémonie à la chambre qu'elle me destinait. Cette chambre était agréable ; les meubles en étaient simples et propres : de la fenêtre, la vue s'étendait et s'enfonçait dans le vallon, en suivant le cours et les détours de la petite rivière.

Sara Philips (c'était ainsi que s'appelait la jofie fermière) me dit qu'elle allait préparer mon souper, qu'en attendant j'avais à choisir de me reposer dans ma chambre, ou dans le jardin sur un banc de gazon qui était sous des arbres, auprès d'une petite fontaine. La soirée était belle, l'air avait été brûlant pendant le jour ; je choisis de me rendre dans le jardin. Vous avez raison, me dit la fermière, et vous allez goûter deux de nos grands plaisirs, le frais après la chaleur, et le repos après la fatigue ; si cependant vous vouliez lire en attendant votre souper, voila des livres: en disant ces mots, elle me montrait un cabinet où j'entrai.

J'étais curieux de voir Ja "■bibliothèque d'un paysan ; je m'attendais à y trouver quelques-uns Je ces petits romans barbares qui nous viennent 4es Provençaux, et des livres

de dévotion : je vis d'abord les ouvrages de Tuil, et à peu près tout ce qu'on a écrit de mieux sur l'agriculture : je fus étonné de trouver là les Mémoires de l'académie de Rennes, livre excellent, mais écrit dans une langue qui devait être inconnue à mes hôtes : bientôt je ne doutai plus qu'ils n'entendissent le français, lorsque je vis sur une tablette les Essais de Montaigne, le Droit naturel, et le poème de la Loi naturelle : je vis aussi une traduction française du Prœdium rusticum, poème du jésuite Vanières. Le reste de la bibliothèque était dans notre langue ; c'était les Caractéristiques du lord Shaftsbury, le Système moral d'Hutcheson, &c. Quoi ! disais-je, des livres de philosophie chez des paysans ! les meilleurs philosophes anglais et français dans une métairie auprès d'Hamstead ! Ils doivent être bien étonnés de se trouver là ! quel usage peuvent faire ces bonnes gens de tous ces livres ! ils appartiennent sans doute à quelque gentilhomme du voisinage, qui, charmé de cette campagne, ou peut-être de cette fermière, vient passer ici le tems de la belle saison.

J'achevai ensuite la revue de la bibliothèque; je n'y vis plus que quelques livres de mécanique et de médecine pratique, les romans de Richardson, des traductions des Idylles de Théocrite, des Eglogues et des Géorgiques de Virgile, des poésies de Tibulle, de Gessner et de Haller ; je ne vis des ouvrages de nos poètes que les pastorales de Philips, les Délices de la vie champêtre, par Cowley, quelques morceaux de Spenser, la fable de Philémon et Baucis, par Dryden, et les Saisons de Thomson : je pris le poème de la Loi naturelle, et j'allai le lire sur le banc de gazon. Je m'étais à peine assis que j'entendis de grands cris autour de la maison. Les enfans, qui m'avaient suivi dans le jardin, et qui m'examinaient curieusement, coururent à la porte ; j'y vis courir la fermière : ils allaient au-devant d'un chariot vide qui entrait dans la cour : ce chariot était conduit par le fermier, qui revenait d'Aberdeen, où il avait été vendre du seigle, et où ses affaires l'avaient retenu quelques jours. Je connus aisément le maître du logis à la manière dont il fut reçu ; sa femme l'embrassa tendrement ; elle prit deux de ses enfans sur ses bras, elle les éleva jusqu'aux joues de leur père qui se laissa baiser : il tenait en même terns par la main deux autres de ses enfans, qui attendaient leur tour de le baiser aussi. Après ces douces caresses; ils vinrent tous vers le jardin, et j'allai au.

devant d'eux. Le fermier était un homme de trente ans, fort bien fait; son visage était assez beau, et sa physionomie était noble et tendre : il me remercia de la préférence que j'avais donnée à sa maison pour y passer la nuit. Ils me quittèrent ensuite, et je les vis entrer dans une chambre qui donnait sur le jardin, et dont la fenêtre était ouverte; ils allèrent ensemble vers un berceau où reposait leur cinquième enfant : ils se courbaient tous deux sur le berceau, et tour à tour regardaient l'enfant, et se regardaient en se tenant par la main, et en souriant. J'étais enchanté du spectacle touchant de cet amour conjugal et de cette tendresse paternelle.

Le souper étant prêt, nous allâmes nous mettre à table: mes hôtes me demandèrent la permission de faire manger leurs domestiques et même les miens avec moi ; j'y consentis. La table était servie proprement ; elle était couverte de poudings et de légumes, et d'un rôti de bœuf: tous ces mets avaient le meilleur air du monde ; les sièges étaient commodes ; mais il n'y avait qu'un fauteuil, qui était destiné à un vieillard qu'on me présenta: c'était le père du fermier ; il me fit un accueil fort honnête, et nous nous assîmes.

J'étais auprès de la fermière ; je remarquai qu'elle envoya une jeune servante se placer auprès d'un jeune berger : je demandai si c'étaient de nouveaux mariés. Us ne sont pas mariés, dit-elle : mais ils s'aiment, ils ne se sont pas vus de la journée, et ils auront du plaisir à être assis l'un auprès de l'autre. Je vis qu'elle envoyait à un de ses valets un plat qu'il aimait beaucoup, et qui était là pour lui seul : elle fit donner du cidre à ceux dont les travaux avaient été les plus pénibles : elle rendait raison du choix des mets qui étaient servis; elle disait pourquoi ce jour-là, certains légumes ne paraissaient pas sur la table, pourquoi elle en avait préféré d'autres, pourquoi elle avait donné un certain assaisonnement ; c'était toujours pour augmenter le plaisir du souper qu'elle avait tout fait. Cette femme me paraissait singulière ; le fermier avait les mêmes attentions et les mêmes recherches sur les plaisirs de la table. Le repas était simple et excellent ; les convives étaient sobres et sensuels ; l'égalité régnait dans cette maison ; les domestiques étaient familiers avec les maîtres ; ils ne leur montraient pas du respect, mais beaucoup de zèle et d'amour.

Lorsqu'on eut un peu calmé la faim, on se parla : le fermier me fit des questions sur le paysage des lieux que j'avais traversés; il me vanta celui des environs de sa métairie, et me pressa de rester le lendemain pour le voir. Sa femme et lui s'occupaient de moi, sans oublier leurs domestiques : ils louaient les uns de leur gaîté dans le travail, les autres d'un service qu'ils avaient rendu : ils leur parlaient de la beauté du jour, du chant du rossignol, des fleurs, des espérances de la moisson, de leurs amours : les domestiques se parlaient entr'eux de ces plaisirs charmans, et tous paraissaient les sentir.

C'était surtout du vieux père qu'on était occupé: je n'avais jamais vu de vieillard plus affable, plus gai : je le dis à la fermière. Monsieur, me dit-elle, ce sont les vieillards qu'on néglige qui ont de l'humeur ; dès qu'on veut bien les compter encore pour quelque chose, ils en savent gré, et ils sont doux. Je vis qu'on exhortait le bon-homme à boire ; j'en fus un peu étonné. Monsieur, me dit la fermière, je crois que dans le cours de la vie il faut s'occuper du soin de retarder la vieillesse, mais qu'il faut se borner dans la vieillesse à rappeler le sentiment de la vie. Ces réponses me surprenaient : je ne doutai plus que la bibliothèque ne fût à l'usage de mes hôtes, et je leur parlai de leurs livres. Ils me répondirent avec esprit. Je me récriai sur Pétonnement que me causaient leurs lumières, et surtout celles de Sara. Quoi ! disais-je, une jeune femme ! à la campagne !...Oh ! vous ne connaissez pas Sara, me dit le vieillard, qui commençait à être un peu ivre ; ô le divin eœur ! Si vous saviez ce qu'elle a quitté pour nous ! Oh ! si je pouvais me lever, j'irais lui baiser les pieds. Sara me parut craindre l'indiscrétion de son beau-père ; elle était embarrassée, elle rougissait. Philips (c'était le nom de son mari) pria instamment le vieillard de ne pas révéler un secret qu'il avait promis de garder. Je ne dirai rien, dit le bon-homme, je ne dirai rien: une fille si belle! qui avait tant de richesses ! qui est si savante ! cela vous lève une gerbe! Aujourd'hui qu'elle mène quelquefois un chariot, songe-t-elie à son carrosse!... .La fermière se leva, fit ôter les plais el apporter le dessert : il était composé de fraises très-pa Humée*, de groseilles, de cerises et d'excellente crème.

Peu de tems après le souper, mes hôtes me conduisirent à ma chambre ; Philips me fit remarquer la beauté de la

nuit, l'or étincelant des astres, le silence de ce moment où la nature commande le repos. Sara ne manqua pas d'aller voir ses enfans : Philips donna ses ordres, fit la visite de ses écuries, et le couple heureux alla partager un assez bon lit.

J'eus quelque peine à m'endormir : tout ce que je venais de voir me paraissait un songe ; mais c'était un songe que j'aurais voulu faire durer toute ma vie.

Je m'éveillai assez matin ; mais je ne me sentais pas dutout pressé de partir: j'adorais mes hôtes; leur demeure, leur genre de vie, l'union des domestiques, la sérénité, la gaîté qui régnaient dans la maison, tout m'enchantait. Pour peu qu'on n'ait ni le cœur ni l'esprit mal faits, on se trouve si bien auprès de la vertu heureuse ! le spectacle de ses plaisirs est si doux ! Je me levai cependant, mais pénétré de regret de quitter la charmante métairie.

Dès que je fus habillé, je descendis dans la cour où je trouvai Philips et Sara. Le soleil venait de se lever : le ciel conservait encore une légère nuance de ce jaune brillant qui succède à la blancheur que lui donne le crépuscule, et qui précède ce bleu sombre qu'il: prend pendant le jour. On respirait le parfum des arbres et des plantes, et ce vent frais qui suit le lever du soleil ; la campagne, les hommes et les animaux reprenaient le mouvement ; les troupeaux sortaient de l'étable, les pigeons de la volière, et les poules se répandaient dans la cour ; les domestiques se disposaient au travail. J'avoue que pour la première fois de ma vie je sentis bien le plaisir de voir commencer le jour, et je suis persuadé que Philips et Sara, malgré les soins dont ils s'occupaient alors, n'étaient pas insensibles à ce plaisir.

Je remarquai que dans la distribution du travail, ils affectaient de placer toujours plusieurs ouvriers ensemble : ils disaient même aux bergers de conduire leurs troupeaux dans de certains lieux, voisins dé ceux où travaillaient les autres domestiques. Cette attention me parut singulière ; je le dis à Sara. Les hommes égaient, me dit-elle, le travail qu'ils font ensemble : la joie d'un seul se communique à tous : si un berger joue de la flûte, un autre chante : plusieurs laboureurs qui conduisent leurs charrues dans les champs voisins, compagnons dans les mêmes peines, les adoucissent l'un avec l'autre ; ils se parlent de leurs espérances, ils s'unissent dans l'égalité de leur sort. Eh !

n'avez-vous jamais vu ceux des travaux champêtres qui sont communs à un plus grand nombre d'hommes rassemblés, comme une fenaison, une tondaison, une moisson] C'est là, où, malgré l'ardeur du soleil, la soif, la sueur, la fatigue excessive, vous voyez le plaisir, vous entendez des cris de joie.

Philips prit la parole. Je crois, monsieur, dit-il, qu'il y a de certains plaisirs qui, pour être bien sentis, veulent être goûtés avec plusieurs hommes qui en jouissent en même tems. Plus les salles de spectacles sont remplies, plus les émotions y sont vives et agréables, et il en est ainsi de tous les plaisirs qui naissent en nous de l'admiration. Or, qu'y a-t-il que l'on puisse admirer davantage et plus souvent que cette terre, ce ciel, ces prés, toutes les grâces et toutes les richesses de la campagne? Je crois, continua Philips, que les biens que la nature donne à tous en communauté, sont précisément ceux qui augmentent de prix quand ils sont goûtés à la fois par un grand nombre. On aime à partager le plaisir d'un beau jour, d'une vue agréable, du parfum des fleurs, parce que ce partage n'ôte rien. Oui, dit Sara ; et dès que le partage n'ôte rien au plaisir, il l'augmente. Les poètes ont trop vanté le» charmes de la solitude en parlant des délices de la campagne. 11 semble quelquefois, à les entendre, qu'on ne puisse bien jouir de ces délices que loin des hommes : mais c'est des hommes de la cour et de la ville qu'ils ont voulu parler, c'est-à-dire, des hommes dont l'âme sèche, dure ou frivole, aurait été insensible aux charmes de la nature. Une preuve certaine que les poètes sentaient le besoin de communiquer leur plaisir pour l'augmenter, c'est qu'ils ont voulu transmettre les impressions qu'ils avaient reçues jusqu'à la dernière postérité.

Cette conversation, si délicieuse pour moi, fut interrompue par les faneurs qui sortirent en troupe de la maison ; ils étaient accompagnés par l'aîné des enfans de Sara, qui portait un râteau ; et jamais roi n'a été si fier de son sceptre que cet enfant l'était de son râteau. Vous voyez, dit la mère, commencer le plaisir d'être utile, et le noviciat de l'agriculture.

Tout ce que vous dites et tout ce que je vois, divine Sara, lui répondis-je, m'inspire pour votre mari et pour vous le respect le plus profond et l'admiration la plus vive; je voudrais passer entre vous le reste de ma vie, et mériter

l'amitié de l'un et de l'autre. Votre voisinage me rend précieux un bien dont je ne tenais pas compte ; j'y viendrai souvent pour jouir de votre conversation et du spectacle des vertus et des plaisirs vrais que vous rassemblez dans votre maison, Peut-être, divine Sara, vous ferez-vous connaître davantage : vous me direz peut-être ce que le père de Philips avait tant d'envie de me dire. J'ai vu par l'attendrissement de ce bon vieillard, et par les marques de respect qu'il voulait vous donner, que plus instruit de ce que vous êtes, et des circonstances qui vous ont conduite dans cette métairie, je n'aurai que de nouvelles raisons de vous estimer. Je le crois, dit Sara ; la manière dont vous jugez de nous et de notre genre de vie, me fait penser que vous êtes au-dessus de bien des préjugés, et que vous méritez ma confiance. Je la remerciai si vivement, qu'elle en fut un peu embarrassée ; elle se tourna vers son mari, et lui dit : Mon cher ami, je vais parler à monsieur de la passion que nous avons l'un pour l'autre ; son mari l'embrassa tendrement, et nous quitta pour suivre les faneurs : il pria Sara de me retenir jusqu'à son retour, et parut s'en séparer avec regret, quoiqu'il ne la quittât que pour quelques momens-. Sara me dit qu'elle allait donner ses soins à ses enfans et à son ménage ; elle me pria de l'attendre dans le jardin. Je l'y attendis longtems ; elle vint enfin, s'assit avec moi sur le banc de gazon, et commença ainsi son histoire.

Je suis née dans la partie la plus méridionale do l'Angleterre, d'une maison fort riche, et plus illustre encore par ses services et par ses titres. Je vous tairai le Heu de ma naissance et le nom de ma famille : on me croit morte, et je veux que mon existence soit ignorée; cela est nécessaire pour qu'elle soit toujours heureuse. J'avais six ans lorsque je perdis ma mère. Mon père, qui aimait avec passion la philosophie et les lettres, et qui m'idolâtrait, ne voulut point se remarier, et prit soin lui-même de mon éducation ; il me trouvait de la sagacité et l'amour do l'étude ; il voulut me faire part de ses connaissances, et parut content de mes progrés. Mon père, un des hommes les plus éclairés de son siècle, l'était autant peut-être que les philosophes qui ont eu le plus de réputation ; c'est ainsi du moins que j'en ai jugé, lorsque j'ai comparé les instructions qu'il me donnait avec celles que j'ai puisées dans les livres. Il avait au souverain degré le courage d'esprit, et

n'a jamais été effrayé des conséquences d'un système qu'il avait adopté, ou d'un parti qu'il avait pris. Je tiens de lui ce caractère ; et les leçons qu'il m'a données ne l'ont point affaibli. Mon père était sensible aux beautés de la nature ; il avait l'imagination vive et l'âme noble et tendre : la philosophie trop sèche, celle qui dégrade l'homme ou qui le glace, ne pouvait être la sienne : il lui en fallait une plus favorable à l'enthousiasme qu'il sentait pour la vertu, et aux plaisirs de l'imagination. Je n'avais pas dix-huit ans, et mon père trouvait que j'ajoutais des idées à celles qu'il m'avait données. Je partageais aussi son goût pour les lettres : il s'amusait de ma conversation, je fesais son bonheur : il ne pensait point à me marier ; et contente de mon état, je ne pensais pas à en changer.

Pendant que Sara me parlait ainsi, j'étais fort ému, je croyais la reconnaître ; il me restait cependant encore quelqu'incertitude, et j'attendais avec impatience qu'elle la dissipât. Nous passions, continua Sara, une très-petite partie des hivers à Londres. Nous venions d'y arriver lorsqu'un jeune Ecossais se présenta pour servir chez mon père. Il était de la figure la plus agréable, et il avait dans la physionomie un caractère de sensibilité et d'honnêteté dont il est difficile de n'être pas touché.

Les paysans sont, comme vous savez, plus instruits en Ecosse qu'ils ne le sont dans le reste de l'Europe, et ce jeune homme était un des mieux élevés de son pays. Il ne se distingua d'abord des autres domestiques que par un extrême attachement à ses devoirs ; nous vîmes bientôt qu'il se fesait aimer de tous ses compagnons, et qu'il leur inspirait son zèle pour nous ; mon père se trouvait mieux servi, et ses gens paraissaient plus gais et plus heureux.

L'Ecossais avait toujours quelque livre à la main, dans les momens de liberté que lui laissaient ses devoirs : mon père s'aperçut que ce jeune homme avait beaucoup d'esprit: il voulut l'instruire. Milord Dorset, disait-il, a tiré Prior d'un cabaret pour en faire un des meilleurs poètes de l'Angleterre ; je ferai peut-être de ce domestique un citoyen éclairé qui fera l'honneur de sa patrie. Nous partîmes pour la campagne, où le jeune homme nous suivit. Mon père avait de fréquentes conversations avec lui. Dans une de ces conversations il apprit que le désir de soulager la vieillesse de ses parens, par les petites sommes qu'il pouvait prendre sur ses gages, avait déter»

miné l'Ecossais à servir ; ce sentiment si vertueux toucha mon père au point qu'il ne m'en parla qu'en répandant des larmes: il voulut sur le champ lui donner une somme considérable que le jeune homme devait envoyer à sa famille ; mais combien mon père ne fut-il pas étonné lorsque son laquais refusa le présent qu'on lui voulait faire ! Monsieur, lui dit ce jeune homme, je dois mon travail à mes parens, et le prix que j'en reçois nous suffit à tous ; s'ils étaient, dans la misère, j'accepterais vos bienfaits ; mais il ne leur faut qu'un peu plus d'aisance, c'est à moi à la leur donner; le salaire de mes peines est à eux comme à moi : qu'ils en jouissent ; mais, ni eux ni moi, nous ne nous avilirons en nous nourrissant du pain de l'aumône* Mon père ne tenta pas de changer la manière de penser de ce jeune homme ; mais il le tira de la livrée pour lui donner le soin de la bibliothèque ; il lui donna aussi une sorte d'inspection sur ses fermiers. Dans ces deux emplois, Philips put recevoir sans être humilié, le bien que mon père avait envie de lui faire.

La bibliothèque était le lieu de la maison où j'allais le plus, et j'y trouvais souvent Philips. Je ne tardai pas à me plaindre lorsque je ne l'y trouvais pas toujours. Il ne m'y voyait jamais entrer sans une émotion dont je m'aperçus, et qui porta dans mon cœur ces sentimens qui me sont aujourd'hui si chers, et auxquels je dois le bonheur de ma vie. J'étais trop éclairée pour ne pas sentir les conséquences de ma passion, mais bientôt je ne fis usage de mes lumières que pour la servir et non pour la combattre. Je craignais et respectais l'opinion des hommes ; mais, disais-je, ils n'ont pas attaché la honte aux sentimens: je me permis les miens. Mon père devait être plus sévère ; mais il devait tout ignorer. Je me cachais même à l'objet de ma passion, qui ne me découvrit pas la sienne, et qui me laissa deviner. J'avais l'âme fière, élevée et sensible : ces caractères. là ne savent point combattre l'amour ; mais ils résistent à ses faiblesses. Philips d'ailleurs ne savait qu'aimer, et l'excès de l'amour impose autant de respect que l'inégalité des rangs.

Je passai deux ans heureuse par le plaisir d'aimer et par celui d'être aimée, et moins humiliée de mon amour que fière de ne m'y livrer qu'avec modération. J'étais heureuse ; mais je perdis mon père ; et je ne sais si je lui aurais survécu sans ce sentiment qui console de tout et dont

j'étais remplie. Sara dans cet endroit fondit en larmes et resta quelque tems sans parler.

C'est elle-même, me disais-je alors, c'est elle-même, je n'en puis plus douter : j'étais pénétré d'attendrissement : j'étais prêt à me découvrir à Sara ; mais je fus arrêté par la crainte de lui ôter de la confiance et de perdre une partie de son histoire. Elle la reprit ainsi, lorsque ses larmes eurent cessé de couler.

Je vis les regrets de Philips égaler les miens, et de plus il sentait ma douleur : ses yeux se mouillaient dès que je versais des larmes ; je voyais dans ses moindres actions l'intérêt le plus tendre ; dans les services qu'il me rendait, dans ses discours, dans toutes ses démarches et jusque dans son air, dans le son de sa voix, je découvrais toute la passion que lui demandait mon cœur, et rien qui pût alarmer ma vertu et blesser le respect qu'il devait à mon rang. Vous jugez bien que je fesais beaucoup de réflexions sur les bienséances attachées à ce rang, sur ses devoirs réels, et sur la soumission qu'on doit aux mœurs, aux lois et aux usages de son pays.

La philosophie de mon père m'avait éclairée sur les préjugés ; mais sa philosophie, sublime comme son cœur, ne m'avait point appris à les mépriser. Mes conversations avec Philips roulaient sur ces sujets importans par euxmêmes, et que notre situation rendait si intéressans pour nous. Quelquefois il m'échappait de douter de la justice des conventions humaines, et par conséquent du pouvoir qu'elles devaient avoir sur des âmes éclairées. Philips alors me combattait avec force, et il trouvait une foule de raisons auxquelles j'avais peine à répondre. Je crus remarquer que lorsqu'il avait eu l'avantage dans ces disputes, il était plus triste qu'à l'ordinaire : je devinai aussi le motif qui lui fesait embrasser une opinion qui ne lui était pas favorable. Je vis que mon cher Philips, tout entier à moi, s'oubliant lui-même, me fesait sans peine les sacrifices qui devaient le plus lui coûter, et qu'il ne voyait que mes propres avantages, mon bonheur et ma gloire.

J'aimais à parler à Philips de son père, de ses vertus, et de la sorte de bonheur dont il jouissait dans sa pauvreté. Je lui fesais des questions sur le lieu de sa demeure, sur son voisinage, sur les travaux. Philips me paraissait pénétré de respect pour la vie des laboureurs et pour les soins de l'agriculture. Il me parlait toujours de ma fa-

mille, et il me répétait combien cette famille, qui m'aimait, et qui est si illustre en Angleterre, méritait de moi d'égards et d'attachement. Il est vrai que j'éprouvais de la part de mes parens les procédés les plus honnêtes et des preuves de l'estime qu'ils avaient pour ma raison. Us avaient fait avancer pour moi le tems où nos lois donnent aux filles le droit de disposer d'elles et de leur fortune. Je me trouvais maîtresse de mes biens et de moi-même ; mes parens n'étaient point inquiets de me laisser libre et seule. Mon penchant pour la philosophie et les lettres était connu : on m'avait trouvé de l'intelligence dans les affaires, et on ne me croyait occupée à la campagne que du soin de mes biens et de l'étude.

Il y avait près d'un an que mon père était mort, et je n'avais pas quitté encore la terre où je l'avais vu mourir. J'ai un oncle, homme de mérite, et distingué dans la chambre des communes par son désintéressement et par son éloquence : il venait me voir quelquefois. Un jour, après avoir dîné chez moi, il me proposa de me promener avec lui dans le parc, et là il me rappela le souvenir de l'amitié qui avait toujours régné entre lui et mon père, et celle que l'un et l'autre avaient eue pour moi.

Vous connaissez mon fils, me dit-il : il s'est distingué dans ses études, et depuis quelques années qu'il est hors de l'Angleterre, toutes les lettres que je reçois des pays où il a voyagé, me confirment dans la bonne opinion que j'avais de lui : il est de votre âge, et prêt à revenir ; je veux le marier : s'il peut vous convenir, j'aurai le plaisir de voir vos biens ne pas sortir de notre famille, et de vous aimer comme ma fille, après vous avoir aimée depuis long-tems comme celle de mon frère. Cette proposition répandit le chagrin le plus amer dans mon cœur : je rougis, je pâlis, et je répondis à mon oncle avec une froideur qui dût l'offenser. Je lui dis que je n'avais aucune envie de me marier ; que jusqu'à présent mes occupations et mes goûts avaient suffi à mon bonheur ; que si je prenais un mari, je voudrais le connaître beaucoup, et que je me déterminerais par les convenances personnelles plus que par toutes les autres ; mais que dans aucun tems de ma vie je n'oublierais ce que je devais à ma famille.

Mon oncle me demanda la permission de m'amener son fils que je n'avais vu qu'au sortir de son enfance, qui alors était d'une figure agréable, et à ce qu'on disait, plein de

goût pour moi. Je répondis à cette nouvelle proposition avec une froideur que je me reprochai ; une foule d'idées se présentèrent à mon esprit, et s'y succédèrent avec rapidité.

Lorsque mon oncle fut parti, je m'enfonçai dans un bois obscur où je me promenai long-tems fort agitée, marchant à grands pas, m'arrêtant de tems en tems, et aux momens où j'avais peine à trouver les moyens de lever certains obstacles, ou de répondre à de certaines objections. Je tombai enfin, plutôt que je ne m'assis sur un gazon où je restai plongée dans la plus profonde rêverie ; je vis arriver Philips qui me cherchait depuis long-tems. Je n'avais jamais senti si vivement le plaisir de le voir, et la nécessité absolue de ne m'en séparer jamais. Je lui fis part des desseins de mon oncle, et des regrets sincères que j'avais de déplaire à ma famille en refusant d'accepter des propositions raisonnables. Sans doute j'appuyai trop sur mes regrets; je me reprocherai toute ma vie la peine cruelle que je portai dans le cœur de Philips : je le vis pâlir, un tremblement s'empara de tout son corps ; il n'articulait que quelques mots : chaque syllabe lui coûtait à prononcer. Je vis ses yeux s'éteindre en me regardant : il tomba sur ses genoux en s'appuyant sur une main. Je ne me possédai plus : je m'élançai pour le soutenir : je le pressai dans mes bras en m'écriant, mon cher époux ! Dès que Philips eut la force de parler, il voulut combattre ma résolution : je l'arrêtai, je le conjurai au nom de tout mon amour de vouloir bien m'entend re : il s'assit auprès de moi. Ce moment qui a décidé du bonheur de ma vie, est encore si présent à ma pensée, que je n'en ai pas oublié la plus légère circonstance. Voici ce que je dis à Philips.

Je sais tout ce que vous pouvez me dire : je le préviens, et j'y réponds. Ma passion pour vous n'est pas aveugle; je vous connais bien, et vous êtes l'homme que me destinait la nature. C'est sur la convenance des personnes qu'elle a fondé le bonheur des mariages ; les conventions humaine y ont substitué celle des rangs. Nous savons, vous et moi, combien les véritables sages ont de respect pour les conventions humaines; elles maintiennent l'ordre dans les sociétés. Il ne faut pas avilir le rang dans lequel on est né, par des alliances que l'opinion condamne : c'est un crime que punit le mépris des hommes, et je ne saurais point soutenir ce mépris, même injuste.

Faut-il donc faire céder la loi de la nature à des convenances de la société? Cela peut être, mais nous ne sommes point dans ce cas ; cédons à nos cœurs en respectant les préjugés. Mes parens m'ont laissé deux mille guinées de rente, et trois mille guinées d'argent comptant. C'est cette somme que je veux conserver de toute ma fortune, pour vivre avec vous et vos parens. Je vais faire mon testament, et je donnerai toute ma fortune à mon cousin ; ensuite je partirai pour Londres ; je ferai répandre le bruit de ma mort, et nous nous rendrons en Ecosse, où il est vraisemblable que votre père vous permettra de m'épouser.

Philips se jeta à mes pieds, me conjura de différer, d'examiner, de craindre les regrets. Non, lui répondisje, tout est examiné. Eh ! que pourrai-je regretter ? quels plaisirs me donnent mes richesses, que ne puisse remplacer la nature dans l'aisance de votre état? Le spectacle d'un coteau riant et fertile réjouit plus la vue qu'un mur chargé de tableaux ; les diamans sur ma tête me pareront moins que les fleurs ; la toile de l'Inde m'habillera aussi bien que le Pékin ; je perdrai mon carrosse, mais j'exercerai mes jambes ; nous aurons les commodités que demande Ja nature, et rien du superflu qui ne peut amuser que l'oisiveté. Quant à mes liaisons et à mes connaissances ; pourrai-je les regretter, lorsque je serai la fille de votre père et la mère de vos enfans ?

Philips m'aimait trop, m'estimait trop, il se rendait trop de justice à lui-même, pour douter plus long-tems que je ne fusse heureuse dans le nouvel état que je voulais embrasser. Je ne vous peindrai pas sa joie, sa reconnaissance et mon bonheur, lorsque je l'eus déterminé à m'épouser. Jamais on n'a rien écrit avec plus de joie que j'en eus à écrire mon testament ; jamais on n'acquit tout à coup une grande fortune avec autant de plaisir que j'en eus à me dépouiller de la mienne.

Après avoir fini mes affaires, nous partîmes pour Londres. J'y fis répandre le bruit de ma mort, et je le rendis vraisemblable par une adresse et des moyens qu'il est inutile de vous dire. Nous arrivâmes enfin en Ecosse, Il y a sept ans que j'entrai, pour la première fois, dans cette chère métairie, et que, pour la première fois, j'embrassai les genoux de cet excellent vieillard que vous voyez sur cette pierre se pénétrant des premiers rayons du

soleil, et cherchant à se ranimer par les douces influences de l'aurore et du printems. Vous voyez votre fille, lui dis-je, elle vient dans votre maison pour y rendre votre vieillesse heureuse, et pour faire, toute sa vie, le bonheur de votre fils : mon cœur m'inspirera tout ce qu'il faut pour vous plaire à tous deux. Vous, mon mari, vous m'instruirez des détails du ménage : je me flatte que je serai une ménagère vigilante, et que ceux qui dépendront de moi, et ceux de qui j'ai tant de plaisir à dépendre, seront également contens.

Le vieillard était transporté de joie ; ce bonheur sans doute a prolongé sa vie. Il acquit en propre la métairie dont il n'était que le fermier ; notre mariage fut conclu; et depuis ce moment où j'ai pris le nom et l'état de l'homme que j'aime, il ne s'est pas écoulé une heure sans que je m'applaudisse de ma destinée. Nous sommes heureux, et nous pouvons nous flatter que nous le serons toujours-, autant que peut le permettre la nature.

J'avais voulu plusieurs fois interrompre Sara, pour me faire connaître ; mais elle avait parlé avec tant de rapidité, qu'il ne m'avait pas été possible de lui adresser la parole. Dès qu'elle eut fini son discours ; je me jetai à ses pieds : O Sara Th....? Dès que j'eus prononcé son nom, elle se leva avec précipitation, elle s'écria : Je suis perdue ! Non, vous ne l'êtes point, lui dis-je : vous voyez devant vous ce parent qui vous a aimée dès son enfance, et qui vous a pleurée amèrement : ne rougissez plus d'avouer votre passion pour- un mari vertueux. Vous m'avez laissé votre fortune ; je suis prêt à vous la rendre : acceptez-la, je vous en conjure ; mais quelque parti que vous preniez, soyez sûre d'un secret inviolable. J'eus beaucoup de peine à calmer Sara ; elle ne se consolait pas d'avoir mis dans sa confidence un homme qui n'y était pas nécessaire. Quant à ses biens, elle fut inébranlable ; et Philips, qui rentra un petit moment après que je me fus fait connaître, pensa comme elle.

Voyez, me disait-il, notre métairie, faîtes en la visite, et vous la trouverez remplie de tous les biens nécessaires; voyez nos jardins, nos champs, nos prés, nos troupeaux, et dites s'il peut nous manquer quelque chose : voyez nos meubles, ne sont-ils pas commodes? Notre table n'estelle pas saine et abondante. Si nous avions plus de richesses, nous ne ferions plus, avec le même intérêt, ce

que nous fesons aujourd'hui ; le goût du travail serait moins vif en nous ; l'ennui prendrait la place de nos occu. pations champêtres ; sans fatigues, sans devoirs, sans fonctions, toujours amusés, nous serions bientôt dégoûtés de ce qui nous amuse ; si nous pouvions nous passer de nos moissons et de nos troupeaux, nous serions moins touchés de l'espérance d'avoir de bonnes moissons et de belles laines, nous ne saurions plus jouir de cette espérance ; nos champs, presqu'inutiles, ou seulement utiles à notre superflu, seraient moins précieux pour nous ; nous verrions la campagne avec indifférence ; et sait-on si les autres enthousiasmes, qui font les délices de nos cœurs, ne s'éteindraient pas avec celui que nous inspire la nature ! si notre âme perdait de son activité, (et la vie oisive lui en ôte toujours) notre amour s'affaiblirait peut-être. Tous nos sentimens nous rendent heureux ; ils sont assortis à notre état, ils tiennent les uns aux autres : notre bonheur tient à un système bien combiné, et auquel il ne faut rien changer. Je fis de nouveaux efforts, et je ne pus obtenir de mes vertueux parens qu'ils rentrassent dans les biens qu'ils m'avaient cédés ; mais j'obtins d'eux qu'ils m'aimeraient, qu'ils me donneraint de leurs nouvelles, et qu'ils me permettraient de passer tous les ans quelques jours dans leur métairie. Je me séparai, non sans répandre des larmes, de ce couple si aimable et si éclairé. Je fus convaincu qu'il y a du bonheur et de la raison sur la terre. Puisse cette réflexion me conduire à être heureux et raisonnable ! Quoi qu'il en soit, l'habitation que j'ai dans le voisinage de mes parens m'est devenue chère ; je me flatte bien d'y aller souvent, et je m'y fixerai peut-être ; je la fais rebâtir. Quant aux biens que Sara m'a donnés, je n'en ferai aucun usage pour moi ; j'en répandrai les revenus sur nos parens les plus pauvres, et les fonds retourneront un jour aux enfans de Philips et de Sara.

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