LES CHAPEAUX
On l'a souvent remarqué : l'homme déploie son vrai caractère, moins dans les grandes et importantes occasions,
que dans les circonstances ordinaires. Notre conduite, souvent même une remarque que nous laissons tomber sur un sujet frivole, en apparence, déterminent avec plus de force et de vérité la tournure de notre esprit. Voila pourquoi nous admirons si fort l'heureux talent de l'écrivain qui, par une circonstance bien choisie, essaie de peindre d'un trait le caractère de la personne dont il va tracer l'histoire.
Les passions qui nous font agir dans le cours de la vie, offrent trop peu de diversité dans leurs traits, pour en laisser beaucoup apercevoir dans nos caractères. D'ailleurs, en marchant vers le but où elles nous poussent, nous apprenons à nous tenir sur nos gardes ; nous sommes retenus par l'opinion ; et, constamment sous le masque, c'est un rôle que nous jouons : mais, dans le commerce ordinaire de la vie, dans ces momens où l'homme, pour ainsi dire fatigué de la représentation, se repose, le masque est souvent oublié ; notre esprit se livre à son impulsion naturelle : c'est alors que s'échappent ces traits de caractère, que se laissent entrevoir ces légères nuances qui nous distinguent les uns des autres.
J'ai souvent pensé, et non pas sans plaisir, que, dans les manières d'un homme, je pouvais lire son caractère. Il y a dans notre existence, dans nos goûts, des particularités plus liées à notre tour d'esprit, que nous ne pensons ordinairement, sur-tout quand une habitude constante nous les a rendues nécessairement familières. Je me souviens qu'un de mes amis, grand observateur de ces petites choses qui échappent aux autres, me disait que, dans le cercle de ses connaissances, il pouvait deviner les penchans de chacun, à sa manière de marcher, fut-elle le résultat de l'étude et de l'affectation ; il nous assurait en outre, qu'indépendamment du ridicule d'une pareille affectation, celui dont la démarche est étudiée veut se donner par-là l'apparence d'une qualité qu'il n'a pas. La gravité, dit La Rochefoucault, est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit. A l'appui de cette pensée, je me rappelle avoir connu un noble lord qui, dans toute occasion, lors même qu'il marchait à travers sa chambre, ou passait dans une autre, affectait une démarche grave et solemnelle ; mais on n'était pas une heure assis à table avec sa seigneurie, sans être pleinement convaincu qu'une dignité réelle n'était
pas dans son caractère, et qu'il désirait y suppléer par un dehors imposant.
Je fus invité dernièrement à un repas de cérémonie où, comme il est d'ordinaire, je trouvai une compagnie trèsnombreuse, très-bruyante et très-ennuyeuse. En prenant nos places à table, mon mauvais destin me sépara de quelques amis ; je restai donc isolé dans la foule, et livré à mes réflexions sur le tumulte et la confusion qui m'environnaient. Il m'arriva, à la fin, de jeter les yeux sur le côté opposé de la table, et je remarquai que chacun de ceux qui l'occupaient avait son chapeau suspendu au mur, derrière lui ; je passai en revue cette file de chapeaux : quoiqu'ils eussent tous un air de famille, tous cependant, aux yeux d'un observateur attentif, avaient quelque chose de particulier qui empêchait de les confondre. Je donnai alors carrière à mon imagination ; et, plaçant en idée le chapeau sur la tête de son maître, j'essayai de découvrir si le trait distinctif qui m'avait frappé dans sa forme ne correspondait point à quelque trait semblable dans le caractère et les manières de la personne à qui il appartenait.
Le chapeau militaire ne m'apprit rien ; il reçoit la forme des lois, dont son maître reçoit son caractère. Ce fut seulement parmi ses voisins que j'espérais un vaste champ à mes observations. Le premier qui fixa mon attention, fut un chapeau neuf et lustré, retroussé dans le dernier goût: s'il eût été orné de la cocarde militaire, je serais passé. au suivant ; mais, ne la voyant pas, je regardai au dessous pour découvrir son maître.... C'était un jeune praticien, moins jaloux de passer pour un bon avocat, que pour un homme à la mode : ambitieux sur-tout de paraître au dessus du pédantisme de sa profession, il atteindra son but, j'en suis sûr. Le suivant était le contraire de celui-ci ; quinze ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait été à la mode : cependant, il paraissait encore neuf. Je reconnus bientôt son propriétaire ; il était assis juste au dessous, et le regardait souvent. C'est un homme misérable au sein des richesses ; sa fortune est le fruit de son avarice ; plus il amasse, moins il jouit, et tous les jours il s'impose une privation nouvelle.
Contigu à ce dernier, pendait un chapeau qui semblait avoir plus souffert de la négligence que du tems. Autant que je pus en juger, il aurait été à la mode, sans affectation, si le peu de soin qu'on en avait pris ne l'eût singu-
lièrement déformé. C'était la propriété d'un savant philosophe : sans cesse absorbé dans ses méditations, il donne tous ses momens à l'étude, et rien à sa toilette.
Le chapeau suivant était frais, et neuf en apparence, excepté cependant à l'angle du front, dont le bord était si froissé, qu'il montrait sa très-familière connaissance avec la main de son maître. En effet, ce maître, que je distinguais sans peine, est l'homme de la ville le plus poli ; il connaît tout le monde ; sans cesse dans les rues, aux promenades, il salue tous ceux qu'il rencontre, avec la plus respectueuse attention.
Tout auprès était un chapeau qui exerça long-tems ma pénétration ; il n'était ni vieux, ni neuf: sans être à la mode, il n'en était pas trop éloigné ; il semblait tenir le milieu entre la vieille mode et la mode nouvelle, avec un effort marqué à être de la dernière. Après quelques instans d'irrésolution, je crus l'avoir placé sur la tête de son propriétaire. C'est un homme qui désire être à la mode autant que son amour pour l'argent le lui permet ; de sorte que sa vie est un combat continuel entre son avarice et sa vanité.
Au clou suivant, était attaché un chapeau rond, de voyage, avec un grand bord rabattu. Autour de la forme était un double cordon qui s'était échappé de sa place, et flottait à l'aventure, comme les cerceaux d'un tonneau défoncé : en partie souillé de poussière, en partie couvert de crotte, il était à moitié vergeté. Je reconnus sans peine son maître, quoiqu'il fût assez éloigné : c'était un grand jeune homme, assis au bout de la table ; son bras était jeté négligemment sur le derrière de sa chaise, et sa jambe, que couvrait une botte chiffonnée, reposait sur les barreaux de la chaise voisine; il n'était dérangé de cette attitude que par les fréquentes santés que portait notre patron, et auxquelles il répondait religieusement. J'étais trop éloigné pour profiter de ses discours, dont il paraissait fort avare, étant de ces gens qui ont appris à boire longtems avant d'apprendre à parler.
Le clou après celui-ci était vacant. En regardant au idessous, je découvris celui dont le chapeau aurait dû le remplir : il était richement vêtu ; sa veste, élégamment brodée, montrait à son ouverture une chemise garnie de dentelle. Assis droit sur sa chaise, il ne semblait tourmenté d'aucune pensée bien vive, excepté lorsqu'il reçu-
lait pâle de crainte, soit qu'une bouteille eût chancelé sur la table, ou qu'un verre eût été renversé par un voisin mal-adroit. Son chapeau n'était qu'un morceau de soie noire, dont je vis sortir une corne de sa poche ; sa frisure était trop élégante pour être cachée ; mais je crois qu'il ne sentait rien du besoin d'avoir une marque distinctive dans son caractère. L'homme n'est naturellement rien ; c'est son habit qui figure ordinairement dans le monde ; pour les passions, les vertus, ou la science, il les met, comme son chapeau, dans sa poche. Après cet examen, auquel peut-être quelques lecteurs ont souri, je m'amusai à considérer en moi-même comment, dans notre habillement, nous étions sujets à découvrir notre caractère, et même à imprimer souvent sur ce morceau de castor, dont nous nous couvrons la tête, l'image de notre esprit. Je songeais avec plaisir que, quoique les hommes se couvrissent d'un masque, dans les grands événemens de la vie, on trouvait, au milieu de leurs déguisemens, des iustans où la nature se dévoile aux yeux de l'observateur attentif, et où, dans un mot, dans un geste, elle lui permet de lire le caractère d'un homme.